La banalité du mal

Samedi 26 Septembre 2009 

THE READER ou La BANALITÉ DU MAL
 
Invités : l’actrice Isabelle Mestre qui a lu des extraits du bestseller de Bernhard SCHLINK  The Reader /Le Liseur
et Michel ERMAN, philosophe littéraire, romancier, essayiste, professeur à l’université de Bourgogne, auteur de LA CRUAUTÉ, PUF, octobre 2009.
 
Nous inaugurons une nouvelle formule aux RENCONTRES ET DEBATS AUTREMENT avec l’actrice Isabelle Mestre qui a lu des extraits choisis dans le besteller de Bernhard SCHLINK paru en 1995 sous le titre « LE LISEUR » et réédité cet été sous le même titre que le film de Stephen Daldry « THE READER ».
Dans une deuxième partie nous débattrons de LA BANALITÉ DU MAL avec MICHEL ERMAN, romancier et essayiste, professeur à l'Université de Bourgogne, auteur de LA CRUAUTÉ qui paraîtra le 3 octobre aux PUF dans la collection LA CONDITION HUMAINE.
 
De quoi s’agit–il dans ce roman devenu un bestseller ?
Et pourquoi ce succès dès sa parution en 1995 ? Il faut dire que Le Liseur a été traduit dans 40 langues, autant que « le Tambour » de Günter Grass. Il véhicule donc l’image qu’on se fait à l’étranger des Allemands d’après-guerre, déchirés entre la culpabilité face à leur passé et le conflit intergénérationnel.
Le roman raconte l’histoire d’amour entre un adolescent allemand de 15 ans et une ex-gardienne de camp nazi de vingt ans son aînée. L’épisode se passe à Heidelberg dans les années 50. Hanna demande à son jeune amant de lui faire la lecture avant leurs ébats amoureux. Un jour cette femme mystérieuse disparaît et le jeune homme la redécouvre dix ans plus tard lors du procès qu’on lui fait avec huit autres gardiennes de camp. Il devine alors qu’elle est analphabète et qu’elle a honte d’avouer son handicap.
 
Ce procès se déroule à peu près au même moment que celui d’Adolf EICHMANN auquel assiste Hannah AHRENDT et dont elle tira son essai « EICHMANN À JÉRUSALEM. Rapport sur la banalité du Mal » Ce n’est probablement pas par hasard que Bernhard Schlink a appelé  sa protagoniste Hanna par allusion à Hannah Ahrendt qui a justement basé sa théorie de la BANALITÉ DU MAL sur l’observation d’Eichmann durant son procès. Elle y voit un fonctionnaire effacé et plutôt pépère qui n’a rien d’un MONSTRE. Il dit d’ailleurs n’avoir obéi qu’aux lois et se justifie même avec la CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE de KANT qu’il dit avoir lu dans sa jeunesse. Kant ne dit-il pas qu’il faut obéir aux lois de la collectivité dans laquelle on vit?
 
Michel Onfray en a d’ailleurs conçu une pièce de théâtre qui met en scène Eichmann, Kant et Nietzsche : « Le Songe d'Eichmann : Précédé de Un kantien chez les nazis » (Galilée, 2008).
 
Quelle est donc la quintessence de cette banalité du mal ? Ne se résume-t-elle pas à dire que les criminels de guerre ne sont pas des monstres mais qu’ils peuvent nous apparaître comme des GENS ORDINAIRES ?
 
Et c’est là qu’on peut voir le lien avec Hanna SCHMITZ dans le LISEUR. Pendant son procès cette gardienne de camp pose d’ailleurs la question au juge : Qu’auriez-vous fait à ma place ? Et le juge ne sait pas quoi répondre. Il faut savoir que les juges en Allemagne d’après guerre sont le plus souvent ceux qui ont collaboré avec le régime nazi. Sinon il n’y aurait pas eu de juges pour faire les procès. Tous les survivants ont trempé dans la collaboration avec le régime hitlérien, les autres, les résistants, ont péri dans les camps.
Le dilemme de Hanna était : Allait-elle ouvrir les portes de l’église qui a pris feu sous les bombardements, et où les prisonnières étaient enfermées - ou allait-elle obéir aux ordres ? Elle a choisi la facilité d’obéir. Mais n’était-ce pas plutôt par crainte d’être attaquée par les prisonnières en surnombre par rapport aux gardiennes, alors que les officiers de la Kommandantur avaient déjà pris la fuite ? C’est l’hypothèse la plus probable.
 
Le reproche qu’on a fait à Bernhard Schlink est d’avoir transformé le BOURREAU en VICTIME et d’avoir rendu Hanna presque sympathique au lecteur. Il a répondu que sa génération née après-guerre a fait cette expérience singulière de se trouver entourés de criminels de guerre qui avaient le comportement de gens ordinaires, les pères, les oncles, les professeurs ou comme dans le roman une amante – en tous les cas des personnes avec qui on avait des liens affectifs étroits. En quelque sorte, on a « couché » avec « l’ennemi ». Et comme le passé récent était longtemps resté tabou dans les familles et même à l’école, cette génération n’a découvert que sur le tard quelles monstruosités les personnes souvent très proches avaient commises.
 
C’est Mai 68 qui a mis le feu au poudre en déclenchant cette interrogation des pères par leurs fils et leurs filles. Le rejet de l’autorité en Allemagne est une conséquence de la douloureuse découverte des horreurs de la guerre par la jeune génération. De ce conflit des générations est sortie une génération de pacifistes et d’écologistes qui refuse la guerre et s’engage dans la défense de la planète.
 
Mais pourquoi le roman de Bernhard Schlink est devenu un bestseller ? Probablement parce qu’il refuse les jugements catégoriques et qu’il rend aux bourreaux leur visage humain, trop humain. Le lecteur, les Allemands et les autres, peuvent s’identifier à celle qui sort quelque peu blanchie de l’affaire, parce qu’elle est analphabète et qu’elle n’a donc pas le bagage culturel nécessaire pour juger le Bien et le Mal. Il n’y a qu’en prison qu’elle apprend à lire et à écrire et qu’elle lit Primo Levi, Hannah Ahrendt,  Elie Wiesel,et tant d’autres. Est-ce que cela explique qu’elle se pend dans sa cellule la veille de sa sortie de prison ?
La question cruciale du roman reste la question que pose Hanna au juge : qu’auriez-vous fait à ma place ? Sous-entendu : Sauver les victimes ou sauver votre peau ?
Est-ce qu’elle a pris conscience de la cruauté de ses actes, est-ce qu’elle s’est repentie ? Les questions restent ouvertes.
 
Ce qui ressort du roman en tout cas c’est que nous pouvons tous devenir coupables un jour ou l’autre, que le MAL est en nous et ne demande qu’à sortir selon les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.
Il reste qu’il y a eu des RÉSISTANTS qui, eux, ont risqué leur vie pour sauver des victimes.
La question est donc: est-ce que le MAL serait banal et le BIEN héroïque ?