Le bonheur dans l'entreprise - A quel prix ?

LE BONHEUR DANS L’ENTREPRISE – A QUEL PRIX ?      
LE MANAGER EST-IL LE NOUVEL HÉROS ?

 
Notre invité: ANTOINE DARIMA ex- cadre d‘entreprise, auteur de « GUIDE PRATIQUE POUR REUSSIR EN ENTREPRISE, avec tout le mépris et la cruauté que cette tâche requiert » éditions ZONES (2008)
 
Antoine Darima est un ex-cadre de l’informatique et un auteur quelque peu pervers, puisqu’il a tiré de ses dix ans de travail dans des entreprises suisses et françaises – il est Suisse valésan - un guide pratique pour réussir sa carrière, et ceci après avoir donné sa démission. C’est donc un guide de réussite pour ceux qui ont envie de devenir les nouveaux héros de notre temps. On peut le comparer à un Günter Walraff en Allemagne qui s’est déguisé en Turc pour révéler les discriminations dans l’entreprise et qui continue encore aujourd’hui à s’introduire sous une fausse identité dans certaines entreprises pour en dénoncer les dysfonctionnements. A. Darima, lui, ne s’est pas déguisé. Il était programmateur, cadre technique donc, et en a profité pour observer les méthodes de management de l’intérieur.
Nous avons déjà reçu ici-même Corinne Maier qui a lancé un autre pavé dans la mare du monde merveilleux de l’entreprise avec son livre « Bonjour paresse » révélant la contradiction entre l’image et la réalité de l’entreprise.
Darima enfonce le clou en montrant que la fameuse vision de l’entreprise telle qu’on nous la vend n’est rien d’autre qu’un vernis de BIEN-PENSANCE fait pour rassurer autant les employés que les clients. Il s’agit de diffuser une pensée positive généralisée et faire l’éloge de l’esprit d’équipe du genre :« Nous avons tous un BUT COMMUN : devenir les meilleurs du marché. » Dès l’embauche on vous promet l’épanouissement personnel grâce au travail en entreprise. Et en effet on peut s’épanouir – à condition de marcher sur la tête des autres. Tout dépend de quel côté vous voulez être, du côté des managers ou du côté des subordonnés.
 
Si vous voulez faire carrière il y a trois   règles d’or à suivre :
-       VENDEZ-VOUS
-       COURTISEZ VOS SUPÉRIEURS
-        Puis PRENEZ LA PLACE DE VOTRE SUPÉRIEUR
Surtout ne croyez pas que c’est la qualité de votre travail, votre mérite ou votre assiduité qui importent. Il suffit de DIRE ou FAIRE CROIRE que vous travaillez bien. Il faut savoir COMMUNIQUER VOS QUALITÉS. Le discours suffit.
 
De même il ne s’agit pas de satisfaire les besoins des autres mais votre EGO. Si vous voulez devenir un manager heureux remplacez la MORALE par la JOUISSANCE. Si l’entreprise est faite pour faire des profits, alors profitez-en.
Apprenez à
-    COMMUNIQUER,
-    DÉLÉGUER et
-     PRÉLEVER LE BÉNÉFICE DU TRAVAIL DES AUTRES .
Tout est dans le PARAÎTRE, et l’art du manager consiste dans le FLOU DE SON DISCOURS. Il faut rester imprévisible, ne pas s’engager, faire semblant de vouloir aider ses subordonnés. Si quelqu’un veut obtenir une augmentation de salaire vous promettez d’en parler au patron – mais surtout ne le faites pas, car s’occuper de ses employés c’est une perte de temps. D’ailleurs votre patron n’appréciera guère une demande d’augmentation. Vous avez mieux à faire, p.ex. faire RÉVER, créer la DISTANCE avec les employés.
Si vous gagnez dix fois plus que les autres, cela aussi contribuera à les faire rêver. Plus vous êtes cynique et pervers, plus vous êtes respecté et craint. Et la crainte – y compris celle de perdre son emploi – rend les gens manipulables. N’hésitez pas à PLACARDISER un rival. Les dépressions qui peuvent s’en suivre ne seront pour vous que des DOMMAGES COLLATÉRAUX.
Perversité, Hypocrisie et Mensonge sont donc les qualités requises pour devenir un CHEF auquel les autres se soumettent volontairement. Pourquoi ? LA BOÉTIE s’est déjà posé la question au 17e siècle dans son DISCOURS SUR LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Le psychanalyste Christophe DEJOURS, notre invité en février à propos de son livre majeur SOUFFRANCE EN FRANCE, n’a pas non plus su y répondre. Ni d’ailleurs le cinéaste Jean Michel Carré avec qui nous avons débattu après la projection de son film « J’AI TRÈS MAL AU TRAVAIL ». Dans ce film on voit une cadre de DASSAULT AVIATION dire sa fierté d’avoir contribué à la conception des avions de guerre, ou une ouvrière qui dit à quel point elle trouvait belles les cafetières Moulinex qu’elle fabriquait à la chaîne.
On dirait que nous avons besoin de nous identifier à notre travail et de participer à un projet collectif. Mais la question du SENS DU TRAVAIL est occultée. En Occident nous n’en sommes plus à satisfaire de véritables BESOINS mais plutôt à en créer en permanence de NOUVEAUX BESOINS au moyen du MARKETING. pour entretenir et relancer la consommation
S’il veut réussir, le manager lui aussi doit faire le MARKETING DE SA PROPRE PERSONNE à force de communication et manipulation des autres. C’est indispensable s’il veut profiter au maximum de sa position dans la JUNGLE RELATIONNEL de l’entreprise.
Voilà le résultat des observations d’Antoine DARIMA qui a d’ailleurs adopté un pseudonyme pour écrire cet essai qui manie l’humour au second degré et qu’on peut aussi lire comme une contribution à la lucidité sur ce qui se passe dans le monde du travail aujourd’hui.