Hubert KRIVINE

Physicien, collaborateur bénévole à l'UPMC, ancien enseignant-chercheur au laboratoire de Physique nuclaire et des hautes énergies (LPNHE)
 
Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur la physique. Son dernier ouvrage :
La Terre, des mythes au savoir

Note de l'éditeur :
"Cet ouvrage relève de la philosophie des sciences, mais son thème a des résonances actuelles puisqu'il aborde la résurgence des fondamentalismes religieux.
A notre époque, le rejet de la vérité scientifique a deux sources. L'une est la lecture littéraliste des textes sacrés, l'autre est un relativisme en vogue chez certains spécialistes des sciences humaines, pour qui « la science est un mythe au même titre que les autres ».
Le philosophe Jacques Bouveresse résume ainsi le propos de l'ouvrage :
Un des objectifs principaux de ce travail était, par conséquent, de « réhabiliter la notion réputée naïve de vérité scientifique contre l'idée que la science ne serait qu'une opinion socialement construite ». Sur l'exemple qui y est traité avec une maîtrise et une autorité impressionnantes, le lecteur qui aurait pu en douter se convaincra, je l'espère, qu'il peut y avoir et qu'il y a eu réellement, dans certains cas, un passage progressif du mythe au savoir, ou de la croyance mythique à la connaissance scientifique, qui a entraîné l'éviction de la première par la seconde, pour des raisons qui n'ont rien d'arbitraire et ne relèvent pas simplement de la compétition pour le pouvoir et l'influence entre des conceptions qui, intrinsèquement, ne sont ni plus ni moins vraies les unes que les autres.
Hubert Krivine veut donc expliquer sur un exemple précis : la datation de l'origine de la Terre, et la compréhension de son mouvement, comment, à la différence des vérités révélées, s'est construite une vérité scientifique.
 
 
Note de lecture de Jean-Pierre Kahane - SPS n° 298, octobre 2011
La Terre, des mythes au savoir
Juillet 2011
Au XVIIe siècle, de grands scientifiques comme Isaac Newton, se basant sur la Bible, estimaient que la Terre était apparue quatre mille ans avant Jésus - Christ. Au XIXe siècle, pour le physicien lord Kelvin, il fallait remonter à vingt ou quarante millions d’années, ce qui ne suffisait pas pour que la sélection naturelle opère comme le pensait Charles Darwin. En réalité, la Terre est vieille de quatre milliards d’années.
Comment le sait-on ? Le but du physicien Hubert Krivine, dans ce livre préfacé par Jacques Bouveresse, est de l’expliquer. Il y parvient dans un style accessible à tous, sans équations (sinon dans les appendices, dont la lecture n’est pas indispensable), tout en retraçant le chemin qui a mené à nos connaissances actuelles. Le tout s’accompagne d’une réflexion épistémologique : comment, après tant d’erreurs, être sûr des résultats ? Contrairement à certains travaux en sociologie et en histoire des sciences, cet ouvrage adopte une perspective non relativiste : il explique comment la science découvre (et non pas « construit ») la nature des choses, et discute également des conflits entre la science et les religions « révélées ».
Jean Bricmon
 
Note de lecture de Jean-Pierre Kahane - SPS n° 298, octobre 2011
Krivine est physicien. Je le connaissais comme un remarquable pédagogue, il se révèle ici comme essayiste et homme des Lumières de notre temps. Jacques Bouveresse dégage dans sa préface la portée philosophique de son ouvrage, et c’est d’ailleurs l’occasion pour lui de dénoncer le relativisme postmoderne en épinglant Bruno Latour. Le propos de l’ouvrage, relevé par Bouveresse, est de « réhabiliter la notion réputée naïve de vérité scientifique contre l’idée que la science ne serait qu’une opinion socialement construite ». Et le sujet de l’ouvrage, la Terre et les conceptions que les hommes en ont eues, a l’intérêt de donner dès la première partie, « l’âge de la Terre », un exemple impressionnant de la façon dont la vérité se fait jour en partant des mythes, à travers les erreurs et embûches, jusqu’à la connaissance solide, encore que toujours mouvante, que nous en avons aujourd’hui.
À la Renaissance, il était admis en Europe que l’âge de la Terre était de quelque 5 600 ans. Newton, partant d’une étude attentive de la Bible, a fixé sa naissance à 3 998 ans avant Jésus-Christ. On estime aujourd’hui son âge à 4,55 milliards d’années, à quelques millions près. Au 19e siècle, il restait une contradiction entre la durée nécessaire à l’évolution des espèces et le temps de vie que les physiciens assignaient au Soleil, en supposant que la source de son énergie était son effondrement sur lui même : c’était Kelvin contre Darwin. Le tournant, qui a justifié Darwin contre Kelvin, a été la découverte de la radioactivité. L’énergie solaire repose sur la transformation de la masse en énergie et non de son effondrement sous l’effet de la gravité ; le Soleil a donc bien plus longtemps à vivre qu’on ne le pensait au 19e siècle. La datation des roches par l’utilisation de la radioactivité a rejoint d’autres données pour aboutir aux chiffres actuels. Telle est, bien sommairement racontée, la grande aventure scientifique qu’Hubert Krivine a choisi de nous présenter comme premier exemple.
Le second exemple – la seconde partie – concerne le mouvement de la Terre. L’histoire, avec Copernic, Kepler, Bruno, Galilée, Newton et leurs successeurs, est mieux connue, et les lecteurs de Sciences et pseudo-sciences peuvent penser n’avoir rien à apprendre des rapports entre l’Église catholique et le procès de Galilée. Erreur. Hubert Krivine a dépouillé des documents relatifs à la canonisation du Cardinal Bellarmin, qui instruisit le procès de Galilée, et il éclaire de façon nouvelle l’attitude actuelle de l’Église sur la question (la canonisation et l’attribution à Bellarmin du titre exceptionnel de « docteur de l’Église » date de 1930). Tant au plan historique, qui remonte à l’Antiquité, qu’au plan scientifique, avec l’examen des données et des théories, cette seconde partie me paraît une somme sur la vision qu’ont eue, en Europe, les hommes (oui, peu de femmes dans cet ouvrage et l’auteur s’en explique) de la place relative de la Terre et du Soleil dans l’Univers. Des citations pertinentes émaillent les différents chapitres. On trouve à la fin une belle citation de Poincaré sur la notion de vérité où justement il prend l’exemple de la rotation de la Terre. Je ne résiste pas à la tentation d’en indiquer deux phrases. « Une théorie physique est d’autant plus vraie qu’elle met en évidence plus de rapports vrais » et la phrase finale : « La vérité, pour laquelle Galilée a souffert, reste donc la vérité, encore qu’elle n’ait pas tout à fait le même sens que pour le vulgaire, et que son vrai sens soit bien plus subtil, plus profond et plus riche ».
Au contraire de la deuxième, la troisième partie est très courte, mais c’est là qu’apparaît en clair le rationalisme d’Hubert Krivine et la façon dont il l’articule avec les enjeux scientifiques et sociaux. Je me borne à l’introduction où il dit le propos du livre et aux dernières phrases, qui témoignent du lien entre ses différents objectifs. « Ce livre avait trois objectifs, qui ne sont pas indépendants : contribuer à faire entrer la culture scientifique dans la culture tout court (et réciproquement) ; montrer comment et pourquoi les savants de la Renaissance, tous bons chrétiens, ont été contraints d’abandonner la lecture littéraliste des textes sacrés ; réhabiliter la notion réputée naïve de vérité scientifique, contre l’idée que la science ne serait qu’une opinion socialement construite ». On reconnaît la phrase citée par Bouveresse dans sa préface.
Et voici la fin : « lorsqu’il conduit à l’équivalence méthodologique entre science et religion (voire magie), le relativisme scientifique ouvre une voie royale aux conservatismes religieux. [...] Misère intellectuelle souvent nourrie par la misère tout court, la résurgence des divers fondamentalismes religieux rend étonnamment actuels l’argumentation de Galilée et l’apport de Darwin ». Cette fin n’est pas la fin du livre. Une quatrième partie contient les annexes où le pédagogue et le physicien apportent d’excellents éclaircissements sur une série de questions abordées dans les différents chapitres, avant le glossaire, l’index et l’abondante bibliographie. C’est donc un livre très sérieux. Je veux dire aussi qu’il est agréable à lire. Allez-y voir, c’est vraiment mon conseil.
Note parue dans Les Cahiers Rationalistes (mars-avril 2011, n° 611)