Ces sourds qui ne veulent entendre

JEUDI 15 NOVEMBRE à 19H45

CINÉ-CITOYENS: POURQUOI LES SOURDS NE VEULENT PAS ENTENDRE?
 
CENTRE D'ANIMATION DE LA PLACE DES FÊTES*
2, rue des Lilas, Paris 19e, métro: Place des Fêtes, à 15 minutes du Châtelet
 
Projection : Ces Sourds qui ne veulent pas entendre (52 min.)
écrit et réalisé par Angélique del Rey, philosophe "entendante"
http://rencontres-et-debats-autrement.org/index.php?page=angelique-del-rey
et Sarah Massiah, psychologue sourde
suivi d’un DÉBAT avec les réalisatrices :
LE PROGRÈS TECHNOLOGIQUE REMIS EN QUESTION
POURQUOI LES SOURDS NE VEULENT PAS ENTENDRE?
 
PRÉSENTATION: Je vous présente nos deux invitées, la philosophe A. Del Rey, auteure de plusieurs livres, le dernier en date étant « A l’école des compétences » pour lequel elle était notre invitée à RDA. Elle est par ailleurs professeur de philosophie dans une école des sourds. C’est son premier film fait en collaboration avec Sarah MASSIAH qui est psychologue et fait partie de la communauté des sourds. Car on peut parler d’une véritable communauté qui a sa propre culture, sa propre langue de signes, interdite à la fin du 19e siècle au Congrès de Milan, pour être à nouveau admise en 1980 en France où se développe une éducation bilingue.
Néanmoins il y a ceux qui considèrent la surdité comme un handicap qu’il s’agit de réparer afin de permettre l’intégration des sourds dans la société et au travail. Et il y a ceux qui revendiquent leur surdité comme une identité qui leur permet de développer une forte sensibilité dans d’autres domaines, une plus grande acuité de la vision, un don pour le théâtre à travers la langue des signes et la gestuelle du corps, et même une sensibilité pour la musique. C’est ceux-là même qui s’opposent à l’implant cochléaire et ne veulent pas de ce « progrès » ni pour eux-mêmes ni pour leurs enfants. Ne se percevant pas comme « handicapés » ils ne veulent pas être « réparés » ou « normalisés » pour ressembler aux « entendants ». D’autres considèrent que l’implant cochléaire comme un enrichissement permettant l’intégration dans la société à leurs enfants.
 
QUESTION :
Qu’est-ce qui vous a motivé pour faire ce film et fonder votre collectif ?
Vous dites que vous ne voulez pas prendre partie ni pour ni contre l’implant cochléaire. Est-ce alors une réflexion sur « l’homme modulaire » qu’est devenu l’homme postmoderne (Miguel Benasayag) et sur une remise en question du progrès médical par une communauté que nous qualifions facilement comme « handicapés » ?
 
Pour le philosophe Miguel Benasayag , qui intervient dans le film, la différence entre les entendants et les sourds est que les premiers sont déjà ces « hommes augmentés » que la science nous promet pour demain, grâce aux artefacts et toutes ces prothèses techniques comme le téléphone portable ou l’ordinateur, alors que les sourds alors sont « territorialisés » dans leur corps et ne regardent pas forcément les « entendants » avec envie. 
Il existe deux visions opposées de la surdité : l’une la voit comme un handicap, l’autre comme une véritable identité culturelle : langue des signes, théâtre, musique (!), arts, confronté à l’ignorance des « entendants » et au regard des professionnels .
 
Le point de départ du documentaire : la grève de la faim de cinq sourds, en 2008, pour alerter sur la condition des sourds, « désastreuse pour l'éducation des enfants et l'accès aux droits pour les adultes », selon Sarah Massiah. Depuis le début des années 2000, l'utilisation des implants cochléaires, déjà pratiquée sur des personnes devenues sourdes, se généralise chez les enfants nés sourds. Au départ, ces implants électroniques, qui visent à restaurer un certain niveau d'audition apparaissent comme une révolution médicale. Mais ils posent des problèmes éthiques à certains membres de la communauté sourde.
 « Ceux qui sont nés sourds revendiquent la surdité comme une culture et voient la langue des signes comme leur langue naturelle et première. Ils ne se voient pas comme handicapés et considèrent donc qu'ils n'ont pas besoin d'être réparés. Ils ne sont pas malentendants, ils se disent sourds avec un grand S. Pour eux, c'est une identité », explique Angélique del Rey.
 
Or, pour que l'implant fonctionne chez les sourds de naissance, il faut qu'il soit posé dès le plus jeune âge. Et c'est là que le bât blesse, car les enfants implantés sont trop jeunes pour effectuer eux-mêmes leur choix. « D'un côté, les sourds qui sont contre l'implant estiment qu'on ne laisse pas le choix à l'enfant; de l'autre, on pense qu'en laissant passer le moment de l'implant, on ne laisse pas le choix non plus .
 Pour Sarah Massiah, il s'agit d'un conflit d'idées entre une conception culturelle de la surdité qui défend le respect de la langue des signes et de la culture sourde, et une conception médicale où la déficience auditive est perçue comme une anormalité qu'il faut réparer à l'aide d'aides techniques dans le but d'une meilleure intégration dans la société.
 
 Pour Angélique del Rey le film est aussi destiné à prolonger la réflexion sur le progrès technologique . Dans quelle mesure ne nous enferme-t-il pas dans certaines normes? Il y a une combinaison de l'homme et de la machine qui pose question. Ne sommes-nous pas des organismes branchés sur des machines depuis déjà longtemps ? Que ferions-nous sans nos ordinateurs, nos téléphones ? Les machines nous ont-elles transformés à un point que nous n'existons plus en dehors d'elles ? 
 
Quand le génie génétique, l’imagerie médicale, les interfaces entre système nerveux central et ordinateur, aspirent à redonner la vue aux aveugles, la mobilité aux paralytiques, à l’heure où tous les progrès techniques et scientifiques apparaissent comme hautement positifs, un refus comme celui des sourds de naissance interroge.
 
Les réalisatrices ne prendront pas position pour ou contre l’implant. D’abord, parce que d’un point de vue technologique, il s’agit d’un progrès réel dans les systèmes bioniques de réparation ; ensuite parce que, si une minorité sourde (composée principalement de sourds de naissance) s’y oppose, il ne faut pas oublier les malentendants ou « devenus sourds » (une grande majorité) pour qui l’implant représente une chance inespérée d’intégration ou de réintégration à la société. Puis il ne s’agit pas de culpabiliser la majorité des parents (entendants) qui font le choix d’implanter leurs enfants nés sourds.
 
histoire
 
Les Sourds avaient connu un âge d’or, au début du XIXème siècle, avec l’émergence de quantité de créateurs. Puis ce fut l’oppression, l’interdiction de signer, les mains attachées dans le dos pour les enfants, le limogeage des enseignants, l’oralisation forcée. « Or, l’oralisation ne marche pas. Elle n’ouvre pas sur le monde et elle coupe la transmission de la langue maternelle. L’enfant a besoin d’une référence, de quelqu’un qui s’exprime de façon fluide dans sa langue, sinon, il aura du mal à trouver son identité, à s’intégrer, et sera en difficulté pour l’apprentissage, la lecture et l’écriture. » L’éclaircie est venue des Etats-Unis après 1968, la langue des signes obtenant dans ce pays une véritable reconnaissance. En France, il faut attendre 1980 pour voir la naissance de l’association 2LPE (deux langues pour une éducation), afin de susciter le développement d’une éducation bilingue. Depuis 2005, sous la pression des parents d’enfants sourds, l’égalité dans l’accès à l’éducation pour les Sourds a été officiellement décrétée, donnant une place à la langue des signes, mais sans pour autant contester l’implant cochléaire, ni la LPC (langue parlée complétée), une technique barbare alliant sons et code visuel. Aujourd’hui, privés de leur culture, 95 % des Sourds sont illettrés. La loi de 2005 a eu pour résultat de stimuler l’apprentissage de la LSF par les entendants, avec un effet pervers : les Sourds ayant plus de difficultés à accéder au Master 2 du fait de la discrimination dont ils sont victimes, ce sont surtout des entendants qui occupent les postes de professeur en LSF. L’éducation bilingue rencontre beaucoup de difficultés pour se mettre en place.