Eloge de la paresse

Sujet du Jeudi 10 Avril 2008

ELOGE DE LA PARESSE

ou QUEL SENS DONNER AU TRAVAIL ?

Notre invitée Corinne Maier aurait beau être bardée de diplômes de Sciences-Po, d’Economie et de Relations internationales en plus d’un doctorat en psychanalyse, elle n’aurait pas connu la notoriété si elle n’avait pas eu le toupet d’écrire ce brûlot si politiquement incorrect « BONJOUR PARESSE » en 2004 ce qui lui a valu le licenciement de chez EdF en 2005.

L'impact de Bonjour Paresse a été d'abord commercial, 500 000 copies vendues, dont 250 000 en France ; le livre a été un best-seller en Allemagne, Italie et Espagne. En tout, il a été publié dans 30 langues. Le livre a créé une sorte de connivence entre les salariés qui s'ennuient au bureau et qui se sont reconnus. Hélas, personne ne lui a écrit: j'ai tiré les conséquences de votre livre, j'ai démissionné...
Après son licenciement par EdF et la parution  d’une petite  annonce dans le Monde recrutant un remplaçant pour son  poste ainsi libéré, elle  fait paraître CECI N’EST PAS UNE LETTRE DE CANDIDATURE coécrit avec d’autres  rebelles du boulot.
Son dernier livre paru en 2007 est NO KID, qui la fait passer pour une petite-fille de Simone de Beauvoir encore qu’elle ne se reconnaisse pas vraiment dans la mouvance féministe.
Aujourd’hui elle travaille comme psychanalyste lacanienne tout en continuant à écrire des livres. Elle a d’ailleurs dépoussiéré Lacan avec son essai »LE DIVAN, C’EST AMUSANT ».
Corinne  Maier est tout à fait dans la lignée de notre café-débat  AUTREMENT DIT en bousculant les idées convenues. Exemple : vive le travail! oui,  mais pourquoi  faire? Vive les enfants! oui, mais la planète va crever de surnatalité. Elle a d’ailleurs deux enfants, mais se demande si aujourd’hui elle ferait le même choix.
Après nos précédents invités, C. DEJOURS (Souffrance en France) et M-F HIRIGOYEN (le harcèlement moral), et leurs réquisitoires contre l’entreprise, voici Corinne Maier qui prône le  désengagement dans l’entreprise au profit de l’entreprise de  soi. Son credo: ne faites que ce qui  vous intéresse!
Pourquoi ce démontage de la grande entreprise ?
Certainement Corinne Maier comme beaucoup d’autres salariés a dû s’y ennuyer et se demander : pourquoi y perdre sa vie en la gagnant ? A défaut de trouver du sens à son travail elle a découvert beaucoup de contradictions. Ne vous fiez pas, dit-elle, à la rhétorique qui vous fait croire : « L’homme est la première richesse de l’entreprise », car cela n’empêche ni les charrettes de licenciements ni le fait que l’homme est ravalé à une simple ressource.
Quand Hannah Ahrendt dit que le capitalisme engendre le superflu, aujourd’hui on a l’impression que ce sont les salariés qui sont devenus superflus. Quant aux critères de l’EMPLOYABILITÉ cher à Raymond Barre ils passent par l’âge, le sexe et l’origine nationale. En France il n’y a plus qu’une mince tranche d’âge de personnes qui sont employables, celle entre 25 et 40 ans.
Ne vous fiez pas non plus à la promesse de trouver l’épanouissement personnel dans l’entreprise. Cela n’empêche pas toutes sortes de pressions pour raison de COMPÉTITIVITÉ, ni le harcèlement moral lorsqu’on veut se débarrasser de vous.
L’entreprise vous serine les oreilles avec le DÉVELOPPEMENT DE VOTRE POTENTIEL et de votre CRÉATIVITÉ et ne lésine pas sur les stages de formation et autres séminaires afin de vous apprendre à POSITIVER et à mieux vendre ses produits.
En fait il s’agit de récupérer les idées de Mai 68 dans une perspective de MARKETING. Idem pour l’écologie. Les entreprises se montrent préoccupées par l’effet de serre et les trous dans la couche d’ozone et tout le monde veut paraître très « éthiquement correct » - rien que pour la bonne image de l’entreprise.
Quant aux coachs et autres conseillers ès entreprise ils sont là pour conforter les décideurs dans leur prise de décision et à faire admettre aux salariés le bien fondé des restrictions à faire passer.
L’entreprise pour Corinne Maier est une contradiction vivante entre la LOURDEUR réelle des strates hiérarchiques, les réseaux de privilège et un système de caste (surtout en France) et sa LÉGÈRETÉ affichée puisqu’elle se veut souple, cool et flexible. On y travaille certes, mais on passe surtout beaucoup de temps à organiser le travail des autres à force de réunions et de production de paperasse.
L’entreprise d’aujourd’hui est certainement loin de l’éthique protestante chère à Max WEBER qui voyait le sens du travail dans la production de richesses autant pour soi que pour la communauté.
Aujourd’hui cet accomplissement de soi à travers le travail chargé de sens semble être passé à la trappe.
L’entreprise c’est l’univers de l’absurde et du gaspillage, dit Corinne Maier, où l’on produit beaucoup de documents inutiles et où l’on fait semblant de s’agiter, d’être hyper-occupé et en permanence débordé.
A la fin de son essai elle parle de ceux qui crachent dans la soupe, aussi bien celle de l’entreprise – elle en fait partie – que celle de la mondialisation. Etre contre la mondialisation est tendance, dit-elle, et à citer deux grandes figures, l’ancien spéculateur et milliardaire George SOROS et le prix Nobel d’économie Joseph STIEGLITZ qui respectivement ont écrit en 2002 l’un le « Guide critique de la mondialisation » pour G. SOROS et « La grande illusion » pour J. Stieglitz.
Question : Est-ce que Corinne Maier fait partie de ceux qu’on acclame mais dont on ne suit pas l’exemple ?
Si personne parmi ses 500 000 lecteurs – tout au moins parmi les 250 000 lecteurs en France - n’a démissionné de l’entreprise c’est que celle-ci a encore de beaux jours devant elle. Apparemment il n’est pas si facile de se lancer dans l’entreprise de soi et de donner un sens à son travail.
Christophe DEJOURS avait parlé ici même de la servitude volontaire. Qu’en pense la psychanalyste ?
Corinne Maier est plus pragmatique et explique le fait que certains persistent à effectuer un travail peu intéressant et peu reconnu par la simple nécessité matérielle. Un des participants au débat émet une formule qui fait écho: Certains préfèrent aliéner leur LIBERTÉ au profit de la TRANQUILLITÉ...
Prendre conscience de certains pièges n’est-ce pas un premier pas pour prendre en main son destin?