L'amitié entre les hommes et les femmes

Sujet du 12 janvier 2008 

L’AMITIE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES
HISTOIRE ET POSSIBILITÉS
 
Notre invitée : Séverine AUFFRET, philosophe et écivain
Bienvenus dans ce café Philo AUTREMENT qui se veut au diapason du temps présent tout en mettant les choses en perspective.
Si vous êtes venus si nombreux c’est que le sujet choisi touche certainement une fibre sensible de l’esprit du temps. Et si les femmes sont plus nombreuses que les hommes c’est qu’elles ont plus de choses à dire sur l’AMITIÉ - ou peut-être qu’elles prennent leurs désirs pour des réalités. En tout cas il semble que même sur les sites de rencontres la recherche de l’âme sœur a le vent en poupe, la recherche donc d’un alter ego qui pense et ressent à l’identique.
Mais l’amitié s’inspire aussi de la différence de l’autre qui peut être la base pour une certaine admiration. Car l’amitié c’est surtout l’art de s’apprécier, de se reconnaître de s’admirer dans ses différences.
Le meilleur exemple récent de l’amitié entre H et F, deux philosophes de surcroît, est le couple SARTRE ET SIMONE DE BEAUVOIR. C’est une amitié basée sur le respect mutuel et une certaine admiration . Simone de B. a admiré en Sartre le philosophe, alors qu’elle aussi était agrégée de philosophie et qu’elle a eu son diplôme dès la première fois, Sartre la 2e fois seulement.
Sartre de son côté a encouragé Simone de B. d’écrire son expérience de femme et elle s’est mise à écrire ce bestseller de l’après-guerre traduit dans toutes les langues : « LE DEUXIÉME SEXE ».
On parle d’un come-back de Simone de Beauvoir. Espérons qu’avec elle revient aussi l’engouement pour cette forme de vie et d’amitié audacieuse qu’elle a vécue. Cette amitié entre Sartre et Simone de B. a perduré toute leur vie et résisté à toutes les aventures amoureuses de l’un et de l’autre.
Car tous deux ont accepté l’entière liberté de corps et d’esprit de l’autre. Ils n’ont jamais cohabité non plus. Quant à leurs relations sexuelles elles n’ont duré qu’un temps, leur amitié toute une vie.
C’est bien connu que le désir charnel ne dure pas, contrairement au respect ou à l’admiration. Lacan a dit : « le rapport sexuel n’existe pas ». C’est que chacun reste enfermé dans sa différence. Chacun vit l’amour dans sa bulle, dans son corps sans vraiment connaître le ressenti de l’autre.
L’AMITIE ENTRE UN H ET UNE F au contraire me semble être la voie royale d’accès à la connaissance de l’Autre.
Reste à savoir pourquoi il y a si peu d’exemples d’amitié entre les deux sexes dans l’histoire. C’est là que la phrase de Simone de B. prend tout son sens : « ON NE NAÎT PAS FEMME, ON LE DEVIENT. »
Car le féminin comme d’ailleurs le masculin se fabriquent. Rien n’est naturel dans ce féminin, à part la possibilité d’enfanter qui est en soi un privilège transformé en handicap. Et c’est à cause de cette possibilité de l’enfantement que les H depuis l’Antiquité ont parlé surtout de la DISSEMBLANCE entre les H et les F. Les H étaient conçus comme des êtres supérieurs de la PENSÉE, les F comme des êtres sexués sans cervelle. C’est le concept qui prévaut chez les philosophes grecs à commencer par Aristote, et est repris chez les Romains avec Ciceron. Les trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam, ont bien sûr perpétué ce concept de la dissemblance et de la hiérarchie entre l’H et la F.
Comment avoir un rapport d’amitié avec un être considéré comme inférieur ? L’amitié implique l’EGALITÉ entre deux êtres susceptibles de s’inspirer l’un l’autre dans un rapport fertile. Ce n’est donc pas un hasard que les amitiés entre H et F n’ont vu le jour que tardivement, à la Renaissance et au siècle des LUMIÈRES. Exemples :
MONTAIGNE et MARIE GOURNAY
DESCARTES et ELISABETH DE BOHÈME
VOLTAIRE et DIDEROT et leurs nombreuses amies épistolaires.
Il faut dire que qu’ils n’y croyaient pas au départ à cette possibilité d’amitié avec une femme. Montaigne dans son ESSAI sur l’amitié a même prétendunque les femmes étaient inaptes à l’amitié , qu’elles n’étaient que des êtres de PASSION. Mais comme il était curieux comme tous les philosophes ils s’est laissé emporter dans cette correspondance avec Marie Gournay plus jeune (21 ans, alors qu’il en avait 55) et admiratrice du grand homme. C’est également le cas chez Descartes (47 ans) et E. de Bohème (25 ans).
A la période des LUMIÈRES a succédé la période des SALONS qui fleurissent surtout en France, pays de la révolution, et dans les pays de l’Europe du Nord, pas vraiment en Italie ou en Espagne, pays qui mettent justement l’accent sur la dissemblance et la séparation des sexes. La mode des salons a initié de nombreuses amitiés et correspondances entre H et F..
En résumé, ce qu’on constate c’est que jamais ces amitiés ont produit des enfants, plutôt des lettres et des œuvres. Il y avait toujours une bonne distance entre les amis, ce qui n’a nullement empêché le plaisir, la chaleur humaine, la confiance.
Si aujourd’hui il y a un tel regain d’intérêt pour l’AMITIÉ entre les H et les F, c’est que peut-être cela s’explique par l’échec de beaucoup de couples où le quotidien ronge ce bel échange qui pourrait avoir lieu et qui s’étiole avec le temps et les soucis.
C’est aussi parce que les femmes sont enfin considérées comme des égales de l’homme avec une tête capable de penser.