L'argent et nous ?

Sujet du samedi 28 JUIN 2008

L’ARGENT ET NOUS – EN AVOIR OU PAS
Notre invitée : Janine MOSSUZ-LAVAU, directrice de recherche au CEVIPOF, auteure de "L’ARGENT ET NOUS", éditions de La MARTINIÈRE, 2007
Janine Mossuz-Lavau est sociologue et non philosophe. Mais comme notre propos ici est d’élucider les problèmes de société par un questionnement philosophique et que JML est une des rares chercheuses à avoir fait une enquête sur le terrain sur cette épineuse question de l’argent, nous sommes très heureux qu’elle a accepté de se prêter à ce débat.
JML est directrice de recherche au CEVIPOF qui est le Centre de recherches politiques de Sciences Po,  et chargée de cours à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
Elle est surtout connue pour ses travaux sur la sexualité et a publié toute une série d’ouvrages sur le thème  :
 Les lois de l'amour. Les politiques de la sexualité (1950-2002), Petite Bibliothèque Payot, 2002, 410p.
 La vie sexuelle en France, Editions de la Martinière, 2002, 480p. Republié en Points-Seuil en 2005.
L’Argent et nous, Paris, Éditions de La Martinière, 2007, 380 p.
 
Comme nous sommes dans un Café AUTREMENT nous l’invitons à parler non pas de la SEXUALITÉ mais de L’ARGENT, sujet tabou en France. Pourquoi d’ailleurs est-il un sujet plus tabou que la sexualité ? En Amérique on n’a pas honte de dire « je vaux tant », autrement dit « je gagne tant ». C’est sans doute un héritage du calvinisme qui voit dans les riches les élus de Dieu, ainsi que du protestantisme qui associe le gain au mérite et au fruit du travail. Donc on vaut ce qu’on gagne.
LE TABOU en France de parler de l’argent a trois origines, c’est que montre cette enquête réalisée pendant deux ans sur un échantillon de 105 hommes et de femmes de 18 à 85 ans. D’une part le CATHOLICISME qui est orienté vers les PAUVRES avec lesquels il faut partager ses biens. Puis le MARXISME qui a imprégné les mentalités d’une grande partie de la gauche française en associant le profit à l’exploitation. Et en troisième lieu il faut rappeler que les Français descendent d’une CULTURE PAYSANNE dans laquelle on ne parlait pas d’argent mais on l’économisait pour se mettre à l’abri d’une mauvaise récolte éventuelle à la saison prochaine.
Au-delà des différences de mentalités qui nous viennent et de notre culture et de notre religion, l’argent est généralement perçu comme facteur essentiel dans les différences sociales. L’ascenseur social n’est pas le même pour les enfants d’ouvriers ou ceux de la bourgeoisie, c’est ce que Pierre BOURDIEU a démontré dans « LES HÉRITIERS ».
Il y a aussi la crainte du JUGEMENT DES AUTRES qui empêche de parler facilement d’argent ou de ses revenus, car malgré tout le salaire est perçu comme indicateur de ce que l’on vaut ou de ce que l’on mérite.
EN AVOIR OU PAS crée la différence dès l’école. Cela commence avec l’ARGENT DE POCHE, d’abord pour s’acheter des bonbons, puis des vêtements ou des chaussures de marque. Il y a des parents – une minorité certes – qui font dépendre l’argent de poche de certaines conditions, p.ex. une participation aux tâches ménagères pour que leurs enfants n’aient pas l’impression que l’argent tombe du ciel mais qu’il faut faire des efforts pour l’obtenir. Beaucoup de parents le donnent cependant gratuitement, parfois d’ailleurs par compensation des frustrations subies dans leur propre enfance. Même ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent gâtent leurs enfants – souvent par CONFORMISME ou pour qu’ils n’aient pas à souffrir des différences avec les autres. Et cette différence passe le plus souvent par la paire de basquets NIKE qui devient un « MUST » à l’école.
Rien d’étonnant donc que l’attitude des jeunes d’aujourd’hui face à l’argent n’est plus celle de leurs parents. Ils sont davantage dans le consumérisme et la dépense pour le PLAISIR, et capables de flamber tout leur argent en un WE, quitte à se priver ensuite toute la semaine. Non seulement on veut SE FAIRE PLAISIR mais on veut aussi SE VALORISER aux yeux des copines ou des copains en passant pour quelqu’un « qui en a ».
ETRE OU AVOIR ? demandent les philosophes . Dans notre société contemporaine, l’être passe le plus souvent par l’avoir. On est jugé à l’aune de qu’on a ou de ce qu’on fait semblant d’avoir. Car tout passe par l’IMAGE qu’on donne de soi. Nous l’avons déjà vu jeudi avec le portrait caustique des nouveaux managers que dresse Antoine DARIMA dans son « Guide pratique pour réussir sa carrière ». Si vous gagnez dix fois plus que vos subordonnés dont vous tirez le maximum de travail pour vous en glorifier personnellement, vous êtes néanmoins considéré comme un CHEF qui fait RÊVER les autres.
C’est à peu près la même chose en politique. La CORRUPTION passe le plus souvent pour un MAL NÉCESSAIRE. Pourvu que vous sachiez bien faire passer une image de GAGNANT vous êtes sûr de vous faire applaudir.
On ne peut parler d’argent sans parler des RICHES et des PAUVRES. Les catégories appliquées par JML sont au premier abord étonnantes, puisqu’elle appelle PAUVRES ceux qui gagnent moins de 1300 E net par mois et RICHES ceux qui gagnent plus de 3000 E. Elle n’a pas fait d’enquête auprès des SDF pourtant de plus en plus nombreux dans nos sociétés occidentales de plus en plus riches. Mais elle veut braquer le projecteur sur la PAUVRETÉ INVISIBLE, sur ceux qui ont une VIE DE RIEN, ceux qui vivent de petits salaires ou de minima sociaux et qui n’envisagent même pas de se faire plaisir. Ils peuvent tout juste reproduire leur force de travail – s’ils travaillent – ou assurer le strict minimum vital : un logement souvent peu confortable et de quoi manger.
L’enquête montre aussi le phénomène de DESCENSEUR SOCIAL qui concerne une bonne partie de la population dont les enfants n’auront pas le même niveau social que les parents et se retrouvent dans des catégories inférieures.
Il est certain que l’argent n’est pas un moyen d’évaluation neutre mais qu’il est chargé de représentations sociales. Il ne satisfait pas seulement nos BESOINS mais surtout nos DESIRS. Et puisque l’argent passe par des représentations, le rapport à l’Argent est différent selon qu’on se trouve à DROITE ou à GAUCHE de l’échiquier politique.
A droite on est dans « une culture de la gagne » prêt à travailler plus pour gagner plus. Les gens de droite sont en général contre l’assistanat selon le principe : tout salaire mérite travail.
A gauche on affirme plutôt qu’il ne faut pas juger les personnes à l’aune de ce qu’ils gagnent. L’argent ne doit pas être la mesure de la valeur humaine. Les gens de gauche sont prêts à préserver le social et à contribuer à la redistribution des richesses. Mais là où ça se complique c’est lorsque ceux qui touchent les minima sociaux sont en plus dans le trafic de drogue et gagnent plus de 2000 ou 3000 E par mois comme c’est le cas de certains des interviewés. Quid alors de la redistribution ?
On a beau dire que l’argent ne fait pas le bonheur, mais dans la société actuelle tout est fait pour nous en donner l’illusion à force de publicité et de création de nouveaux BESOINS ARTIFICIELS, quitte à créer des ADDICTS de jeux vidéos, de portables, ou de basquets NIKE.