L'épreuve de soi

20 septembre 2007 

L’ÉPREUVE DE SOI DANS LA SOCIÉTÉ D’AUJOURD’HUI
Le culte de la performance est-il source d’angoisse ?
Quel sens donner à la réalisation de soi dans une société compétitive ?
 
INVITÉE : France FARAGO
 
Le culte de la performance est-il source d’angoisse ? Quel sens donner à la réalisation de soi dans une société compétitive ?
Nous vivons une époque à la fois stimulante et frustrante depuis que notre société a basculé d’un modèle d’obéissance vers un modèle d’AUTONOMIE de l’INDIVIDU,
Stimulante, parce nous avons acquis de nouvellles libertés, la liberté de disposer de notre corps, la liberté de choisir notre vie et même de la CONSTRUIRE.
Mais dans une société où tous les repères traditionnels ont sauté – la religion, la famille, la stabilité du travail – ces nouvelles libertés sont difficiles à gérer.
L’individu ne se demande plus :
Qu’est-ce qu’il est permis de faire ?   Mais 
que suis-je capable de faire ?
Devant cette nouvelle exigence : DEVENEZ ENTREPRENEUR DE VOTRE PROPRE VIE !  certains abdiquent ou sont désorientés.
 
Depuis les années 80, les héros de notre temps sont les gagneurs, les battants, les raiders, les chômeurs qui créent leur propre entreprise.
 
Quel que soit le statut de l’individu – cadre, salarié ou chômeur – on lui demande de faire preuve d’initiative, de motivation, de capacité de représentation de soi, aussi de flexibilité. Voilà les nouveaux paradigmes sociaux.
 
Il est normal que de telles exigences créent le STRESS, deux sortes de stress.
La pression exercée sur ceux qui TRAVAILLENT et qui croulent sous l’excès de charges et de responsabilités.
Et l’angoisse de ceux qui ne TRAVAILLENT PAS, les CHÔMEURS, qui sont marginalisés et se retrouvent sans statut, puisque le paramètre primordial de notre société est la réussite sociale.
La nouvelle exigence de l’ENTREPRISE DE SOI ou de la RÉALISATION DE SOI engendre le plus souvent un sentiment d’INSUFFISANCE, le sentiment de ne PAS ÊTRE A LA HAUTEUR, ce qui peut aller jusqu’à la dépression, ce que Alain Ehrenberg appelle la FATIGUE D’ÊTRE SOI.
Il est normal que face à ces nouvelles pressions du culte de la PERFORMANCE on cherche le salut dans les sagesses orientales lointaines, le ZEN, le BOUDDHISME, le Confucianisme et autres pratiques spiritualistes.
On en vient aussi à se poser la question du SENS de nos sociétés de CONSOMMATION PRODUCTIVISTES. On peut se demander : A QUOI BON toute cette course effrénée ? 
Selon un article récent du MONDE sous le titre « INVESTIR DANS LE BONHEUR DES SALARIÉS », les salariés seraient en quête de sens et de mieux-être, ils seraient prêts à gagner moins en travaillant moins. Aussi ils veulent être traités pour ce qu’ils SONT et non pas pour ce qu’ils FONT.
 
France FARAGO retracera l’historique de ces nouvelles évolutions sociales en les reliant aux 3 RÉVOLTIONS INDUSTRIELLES.
 
CAFE DEBAT 20 SEPTEMBRE 2007
 
L’ÉPREUVE DE SOI DANS LA SOCIÉTÉ D’AUJOURD’HUI ou le désarroi de l’homme contemporain.
Le culte de la performance est-il source d’angoisse ?
Quel sens donner à la réalisation de soi dans une société compétitive ?
 
Hannah Arendt, dans la /Condition de l’homme moderne / et /La Crise de la culture / avait fait le diagnostic du malaise propre à la société occidentale de la deuxième moitié du XXè siècle. Pour elle, les sociétés modernes souffraient d’être presque entièrement préoccupées par les activités de production et de consommation. Le *travail*, qui correspond à l’activité propre à répondre aux besoins de l’homme en tant qu’être biologique, avait estompé l’*œuvre*, expression de* *ce que l’humanité de l’homme a de véritablement spécifique – l’âme et le souci du sens -.*
*Elle opposait* /l’animal laborans /*à* /l’homo faber, /*le « *travail de notre corps* » et « *l’œuvre de nos mains* ». C’est ainsi que, pour elle, le politique était presqu’ entièrement ravalé au souci de l’économique. De plus, pour elle, la condition de l’homme moderne était
marquée par :
- la perte des repères traditionnels, consacrés par des institutions
stables, familiales notamment,
- l’effondrement des certitudes,
- l’émiettement des convictions dans une privatisation sans cesse croissante de l’existence vouée à une liberté en détresse.
 
On peut dire qu’à peu près tous les liens humains traditionnels ont été dénoncés comme aliénation après 68, dans le langage d’une vulgate marxiste ou structuraliste qui a été très efficace. Si bien que ce qui caractérise l’époque qui a suivi - la nôtre -, c’est l’avènement de la
liberté dans sa détresse, sa tragédie mais aussi sa grandeur.
La liberté est un bien inestimable lorsqu’on parvient à la vivre en répudiant l’incohérence et l’inconstance qui la guettent, dès lors qu’on la vit de façon anarchique. On a tellement usé et mésusé d’une liberté sans règle qu’on redécouvre aujourd’hui d’ailleurs l’importance et le goût de la quête du sens qui habite l’homme et le constitue comme en témoigne ce qui nous rassemble ici.
L’émancipation des disciplines ancestrales a bouleversé collectivement l’intimité de chacun, chargé d’avoir à juger par soi-même dans des situations autrefois réglées par l’institution : aucune loi morale explicitement formulée ni aucune tradition ne nous indiquent plus /du dehors/ qui nous devons être et comment nous devons nous conduire.
Certes, on voit réapparaître des conduites normatives, un vademecum d’un savoir-vivre reconstitué dans les aires marchandes où l’intérêt guide ces conduites contractuelles, selon un principe utilitariste. La pensée anglo-saxonne semble ici faire ses preuves.
Entre parenthèses, on parle beaucoup de la délinquance des jeunes des banlieues mais ces jeunes ne rencontrent souvent la loi pour la première fois que devant le tribunal. La loi morale élémentaire ne leur est enseignée nulle part, ce qui, soit dit en passant, serait la meilleure «prévention », vocable médical qui se substitue bizarrement à celui d’éducation !
C’est ainsi que l’initiative personnelle a pris le relais de la docilité aux modèles sociaux contraignants ; le droit de choisir sa vie, par delà le clivage permis/défendu qui normait la conduite individuelle jusqu’au milieu du XXème siècle, conduit à poser autrement le problème des principes régulateurs du rapport de chacun à soi-même (problème
classique des devoirs envers soi-même) et des rapports entre les hommes (problème des devoirs envers autrui). Car cette souveraineté nouvelle ne nous rend pas tout-puissants ou libres de ne faire que ce qui nous convient.
Pourtant, l’inquiétude et l’incertitude se sont substituées à la clarté des préceptes. Mais le témoignage que la conscience nous rend est qu’il ne convient pas à la nature de l’homme de vivre sans voie, sans foi et sans loi.
Or le désert moral que l’on n’affronte qu’avec les maigres vestiges de traditions hâtivement ravalées, souvent profondément incomprises et par conséquent mortifères (cf les fondamentalismes, les intégrismes de quelque bord qu’ils soient) se trouve aggravé par des maux d’une autre nature. La société contemporaine, en effet, est confrontée à d’incessants remaniements qui déstabilisent la structure industrielle, les logiques économiques héritées du monde antérieur à la troisième révolution industrielle, inaugurée aux USA dans les années 70 par l’invention d’Internet, de l’informatique, de la robotique etc… L’innovation technique ne cesse de déstabiliser les structures industrielles, les logiques économiques héritées du passé.
L’époque actuelle est donc caractérisée par la dissolution concomitante des liens qui traditionnellement rattachaient l’homme à la terre, à la cité, aux solidarités familiales et par une certaine stabilité de l’appareil industriel protégée par les frontières. Ce processus a pris naissance dans les deux révolutions industrielles antérieures :
• *la première, qui fut le phénomène majeur du XIXè siècle* et qui affecta profondément l’économie, la politique et la société. Celle-ci amorça le déclin de la dominance agraire qui avait caractérisé les activités humaines depuis le néolithique.
• *la seconde*, marquée par l’avènement de l’électricité, l’exode rural massif et la *rationalisation progressive du processus de production, la recherche de l’efficacité et de la rentabilité optimales* dont se chargea l’OST (Organisation scientifique du travail). C’est le
taylorisme <http://fr.wikipedia.org/wiki/Taylorisme>, poussé à l'extrême dans le fordisme <http://fr.wikipedia.org/wiki/Fordisme> : développement du travail à la chaîne <http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_de_montage>, parcellisation des tâches, forçant les ouvriers <http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouvrier> et les employés <http://fr.wikipedia.org/wiki/Employ%C3%A9> à ne devenir que de simples exécutants dans d'immenses entreprises <http://fr.wikipedia.org/wiki/Entreprise> mécanisées ( le modèle en fut les abattoirs de Chicago ou les usines automobiles Ford). Pour Taylor, l’ouvrier <http://fr.wikipedia.org/wiki/Ouvrier> n’est pas là pour penser, mais pour exécuter des gestes savamment calculés pour lui, il est encouragé à être performant
<http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Performant&action=edit> par un système de prime. Tout travail intellectuel doit être enlevé de l’atelier <http://fr.wikipedia.org/wiki/Atelier> pour être concentré dans les bureaux de planification <http://fr.wikipedia.org/wiki/Planification> et d’organisation <http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation> de l’entreprise
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Entreprise>.
Ford introduit le tapis roulant sur les chaînes de montage. */Les Temps Modernes / de Charlie Chaplin ont immortalisé cette époque où la machine s’est mise à imposer le rythme de la performance et à harceler mécaniquement l’ouvrier !* Les cadences infernales ne datent pas
d’aujourd’hui…
En URSS fut avec Stakhanov, organisé un véritable culte de la performance, les décorations, beaucoup plus que l’augmentation de salaire, venant couronner les « héros du travail socialiste ».
• Or, au moment où s’amorce *la troisième révolution industrielle*, au moment où larobotique remplace les ouvriers des chaînes de montage au Japon, les étudiants qui, en 1968, manifestaient contre les apports des trente glorieuses, préconisent de démanteler_les chaînes pour recomplexifier les tâches et redonner une dignité aux ouvriers, un intérêt à leur travail, dans une sorte de nostalgie des rythmes d’un artisanat révolu. C’est l’époque où l’on cherche à sauver LIP alors que le Japon commence à produire massivement des montres électroniques.
Evidemment, cela n’a pas empêché la 3ème révolution industrielle de balayer ces rêveries d’enfants gâtés par les années d’essor économique considérable qui caractérisa l’après-guerre.
*Mais, en faisant sauter tous les repères traditionnels avec ce que toute norme recèle de contrainte sociale, ils ne se doutaient pas qu’ils allaient compliquer la vie au lieu de l’alléger.* « Sous les pavés, la plage » disaient les étudiants en 68. Mais la plage, le farniente, la libération tous azimuths sont apparus très vite comme générateurs de problèmes inédits : démantèlement de la structure familiale, banalisation du divorce devenu un « phénomène social normal » (pour parler comme Durkheim), enfants plus ou moins laissés à eux-mêmes, perte de l’autorité tant familiale que scolaire…Au fur et à mesure que s’effondraient les repères, une fois passée la liesse de la destruction, le vertige et l’angoisse se sont peu à peu emparés des individus voués à l’incertitude.
De plus, le développement des pays pauvres sur lesquels on s’apitoyait volontiers a cédé la place à leur émergence redoutable pour l’équilibre industriel, économique et commercial des pays européens. La Chine et l’Inde, les pays d’Amérique du Sud, ont reposé le problème de la
concurrence de façon inimaginable dans les années 70 et même 80. Souvenons nous : en 1981, la campagne présidentielle fut dominée par deux affiches antagonistes :
• d’une part : la carte du monde, permettant de nous situer et de nous évaluer face aux pays qui allaient émerger, à la mondialisation qui s’annonçait : l’avenir, la prospective (songeons au livre de Peyreffitte : /Quand la Chine s’éveillera/, paru déjà en 73…)
• d’autre part : un clocher d’église au fin fond de la campagne française : la nostalgie du passé qui n’empêchait nullement de se rengorger de velléités révolutionnaires, verbales du moins, ensemble un peu kitch …
Dans les années 60, Harold Rosenberg définissait *la modernité comme « la tradition du nouveau »*, le nouveau étant quelque chose que l’on ne Transmet pas parce que déjà dépassé aussitôt qu’apparu.
Ainsi, la modernité a renversé l’ordre des valeurs traditionnelles qui assuraient l’insertion de l’individu dans un tout, des structures symboliques, culturelles, familiales relativement stables, lui dictant en quelque sorte les grandes lignes de sa conduite. L’individu est désormais seul face à lui-même sans aucun garde-fou, pas même celui du sens commun qui, lui aussi, a disparu, détruit par les idéologies ou des vulgarisations mal conduites (je pense à la vulgarisation de la psychanalyse).
*L’égalitarisme, loin de calmer le jeu, a renforcé la concurrence entre les individus sommés de faire leurs preuves à tous les niveaux de recrutement*. Le bac, sans autre qualification, ne mène plus aujourd’hui qu’aux caisses des supermarchés, prêts d’ailleurs à y remplacer le personnel par des machines lisant directement les codes-barres…
Dans le monde ouvert d’aujourd’hui, où les frontières ne sont plus des remparts protecteurs, où le libéralisme a supplanté le protectionnisme relatif des Etats-Nations d’autrefois, les entreprises et les individus qui y travaillent sont pris dans la tourmente, atteints par tous les vents du monde, la houle instable des marchés. L’insécurité y domine : menaces de restructurations, et, bien entendu, de perte d’emploi.. D’où la nécessité de relever le défi, et l’épuisemment lié à l’incertitude ambiante : comment être à la hauteur ? Le travail n’est plus assuré. Chacun, à quelque niveau qu’il se situe sur l’échelle sociale, peut être frappé par le *chômage*. Or, dans une société atomisée où l’individualisme lié à l’urbanisation a relayé les solidarités rurales d’autrefois, l’identité d’un être est étroitement liée à sa fonction.
L’image sociale de chacun est en grande partie déterminée par elle, par sa « raison sociale ». C’est dire le *désarroi du chômeur dont l’image disparaît du miroir social*, ou n’apparaît plus qu’en négatif. L’individu est alors désemparé, hors champ. *La dépression guette et la
spirale infernale qui amène les plus faibles à se retrouver dans les réseaux humiliants de l’assistance, voire à la rue…*
Du côté de ceux qui, eux, ont un travail, ce n’est pas le manque qui est source du malaise, mais plutôt l’excès : *l’excès de pression exercée au nom de la rentabilité, du devoir de performance, de l’obligation de résultats, dans un monde où la concurrence fait rage*, oblige à réduire les coûts, à conquérir de nouveaux marchés coûte que coûte, au prix de délocalisations qui viennent renforcer l’effort à fournir pour maintenir la tête hors de l’eau, ne pas sombrer, survivre, faire toujours plus et toujours mieux. " C'est ce sujet, que la nouvelle économie de marché rend "sans domicile fixe", faisant de lui un "homme sans gravité" pour reprendre le titre du livre de *Charles Melman*.
De son côté, Alain Ehrenberg a montré comment notre pays, qui a tardé à se moderniser, a fini par se convertir au *culte de la performance, dans une sorte d’idéologie de l’épanouissement personnel de masse*. Le modèle idéal est le sportif de haut niveau et le chef d’entreprise, ceux qu’on appelle les « battants ». Les entreprises, dans les années 80, ont commencé à inciter leurs cadres à se dépasser physiquement, comme si le saut à l’élastique allait remplir les carnets de commande, faire progresser les ventes…Doublant ces initiations destinées à relever tous les défis, on se mit à divulguer une idéologie zen, contrepoids au stress. La vogue des sagesses extrême-orientales succinctement vulgarisées fit rage. Apprenant à faire le vide en soi-même, c’était, il est vrai, un contre-poison commode pour tenter de neutraliser la tension, le trop-plein, le bruit et la fureur de l’activisme occidental ! Mais, pendant ce temps là, les dragons asiatiques s’appropriaient à toute allure le savoir-faire occidental….
Ainsi, sommés de devenir les *entrepreneurs de nos propres vies* , nous sommes contraints de nous construire presque ex nihilo puisque la tradition, récusée, n'offre plus au sujet l'enveloppe symbolique qui lui permettait de s'assumer. Ou, plus exactement, il est de bon ton de récuser notre tradition (issu du triple foyer d’Athènes, de Rome et de Jérusalem) sans même tenter de la comprendre, jetant par-dessus bord l’expérience des générations innombrables qui nous ont précédés dans l’aventure humaine, passionnante mais difficile. Le discours prônant l’autonomie absolue du sujet fait comme si nous ne dépendions pas de toutes parts des autres , tant dans la vie privée que dans la vie publique. Mais, tôt ou tard , l’enfant-roi devenu adulte se rend compte que les autres ne sont pas à notre merci pour complaire au moindre de nos désirs.
On peut citer *Sloterdijk* :"Ce qu'aucune critique extérieure ne peut lui dire, l’homme contemporain l'append des symptômes de son propre surmenage, Il ne comprend que tardivement qu'il a installé le monde comme un dispositif pour soutenir des promesses intenables et à partir de là il se voit écrasé par la chute des ses constructions aussi colossales qu'instables." (/Diagnostic sur le temps présent/; avec Alain Finkielkraut, 2003).
*Ehrenberg *voit dans la dépression le symptôme de l’immaîtrisable, d’autant plus que l’homme contemporain est seul face à lui-même. Il n’a plus à lutter pour conquérir sa liberté mais à faire effort pour devenir soi-même et prendre sans cesse l’initiative d’agir. A tel point que* « la dépression est le garde-fou* *de l’homme sans guide ». *Loin de n’être que l’expression de sa misère, elle est la contrepartie du déploiement de son énergie. Projet, motivation, communication sont des notions clés qui norment, balisent le chemin de l’homme contemporain. Ce sont, dit Ehrenberg, les « mots de passe de l’époque ».Le déprimé devient « l’envers exact de ces nouvelles normes de socialisation ». Il manifeste « la fatigue d’être soi », dès lors qu’on assimile le soi à ce sursaut permanent pour relever les défis, à cette résistance pour lutter contre le stresse récurrent. La médecine est alors requise pour *« restaurer le pouvoir de la personne »*, terme plus fidèle à ce qu’est l’homme en profondeur que les notions de ce qu’Ehrenberg appelle une « psychiatrie vétérinaire » (qui ne manie que les concepts de sédation, somnolence, excitation, euphorie), notions qui ne permettent pas de rendre compte de *« la vie intérieure d’une personne »*. Rappelant que la médecine et la psychopharmacologie ne sauraient faire l’impasse sur *« le sens qui est l’apanage humain »*, il rappelle qu’il est impossible de réduire l’homme au vivant biologique. « L’un des enseignements les plus instructifs des nouvelles découvertes neurophysiologiques est *l’inéluctabilité des phénomènes de sens*. » (/La fatigue d’être /soi, p. 97)
 
Conclusion
 
Les oeuvres laissées par ceux qui nous ont précédés sont là pour témoigner de la quête du sens, toujours liée à la connaissance de soi-même comme être spirituel se rapportant à l’ordre éternel des choses, que les Anciens avaient à cœur de contempler. Or l’attitude contemporaine que nous venons de résumer s’entête à affirmer que l’homme est la mesure de toute chose. Mais, faute de la poser, elle ne répond pas à la question de savoir où est sa propre mesure . Cette question est vieille comme la philosophie. Dans l’Antiquité, elle animait déjà le débat entre les sophistes et Platon, ainsi que son disciple Aristote. Elle jalonne tout le parcours de la pensée qui s’est épanouie en Europe. Pour me limiter, je ne citerai que Kierkegaard, précurseur lucide de notre modernité. Il a montré que l’individu se dérobe à lui-même en ne se rapportant qu’à soi : il est alors aux prises avec son fondement inconnu (« la force qui l’a posé dans l’être ») et celui-ci le hante d’autant plus qu’il le refoule.
 
Je conseille aussi la lecture d’ouvrages simples mais profonds dont les auteurs sont de grands scientifiques :
Bernard d’Espagnat /Un atome de sagesse /Seuil 1982
Omnès et Charpak /Soyez savants, devenez prophètes ! /Odile Jacob, 2004