La bêtise

Mercredi 25 Janvier  2012

Espace Jean Dame, Paris 2e

COMMENT SORTIR DE LA BÊTISE ?

INVITÉ: le philosophe BERNARD STIEGLER

A l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage ETATS DE CHOC, BÊTISE ET SAVOIR AU XXIe SIÈCLE, éditions Fayard, 25 janvier 2012
Que faire pour sortir de la prolétarisation des savoir-faire, des savoir-vivre, des savoir-théoriser induite par le marketing et le consumérisme? Bernard Stiegler fait une critique constructive de ses maîtres à penser à la lumière du 21e siècle et des nouvelles technologies qui sont restées impensées par les philosophes et les politiques. Le fondateur d’ARS INDUSTRIALIS propose des voies pour sortir de la bêtise systémique. La  «conquête» de la raison reste toujours à faire et à défendre.

Très heureuse de recevoir le philosophe Bernard Stiegler qui nous a fait l’honneur d’accepter notre invitation le jour même où son nouveau livre sur le savoir et la bêtise au 21e s. sort en librairie Merci aussi à vous d’être venus pour partager son savoir exceptionnel et merci à la Mairie du 2e arr. de nous accueillir.

B.S. est à ma connaissance le seul philosophe qui PENSE les nouvelles technologies qui façonnent notre monde et notre quotidien depuis 30/40 ans et qui restent quasi « impensées » les politiques et d’autres philosophes. Il est directeur de l’IRI, l’Institut de Recherche et d’Innovation au Centre Georges Pompidou, professeur à l’université technologique de Compiègne depuis 20 ans,  en 2011 il a également enseigné à l’université de Cambridge et enseignera cette année à l’université de Londres. Il y a deux ans il a fondé une Ecole de philosophie à Epineuil-le-Fleuriel dans le Berry, où il habite depuis cinq ans, ainsi qu’un séminaire par voie d’internet pour les étudiants du monde entier qui écrivent leur thèse sous sa direction. En outre il parcourt l’Europe et le monde pour donner des conférences tout en écrivant 2 ou 3 livres par an (en tout il a écrit une trentaine d’ouvrages). En même temps que ce livre dont nous parlons aujourd’hui « Etats de choc. Bêtise et Savoir au XXIe siècle » sort un autre livre collectif sur L’ÉCOLE et un troisème est en préparation « Veux–tu devenir mon ami ? » où il sera question de l’amitié et des réseaux sociaux.

B. Stiegler est par ailleurs le fondateur de l’association ARS INDUSTRIALIS, et nous l’avions invité une première fois en 2008 pour son livre au titre prometteur (Flammarion, 2006).

Depuis la crise est passée par là, la centrale nucléaire FUKUSHIMA a explosé et la 2e « crise de la dette et du crédit» secoue le monde occidental suite à la financiarisation de l’économie et à la spéculation débridée.

Si vous êtes venus si nombreux à une rencontre-débat placée sous le titre : COMMENT SORTIR DE LA BÊTISE ? C’est que vous vous sentez concernés par cette question, et vous avez raison, car tout le monde peut, même à son insu, être touché par cette bêtise généralisée, et tout le monde est susceptible de faire des bêtises, à commencer par B. Stiegler lui-même qui dans sa jeunesse a fait une « bêtise » en braquant sa banque  qui lui a refusé un crédit, c’est ce qui lui a valu une peine de prison de 8 ans. Et c’est en prison qu’il est devenu philosophe. Il s’est fait passer tous les livres nécessaires par un ami professeur de philosophie. Il raconte cela dans un petit livre » « PASSER A L’ACTE » écrit en 2003.

De là à sortir de la bêtise systémique c’est une autre histoire plus complexe. B.S. parle de la PROLÉTARISATION des SAVOIR-FAIRE, des SAVOIR-VIVRE et des SAVOIR-THÉORISER.

En faisant une critique constructive de ses maîtres à penser – à commencer par Derrida, Hegel, Marx …  il constate qu’il y a eu un malentendu persistant sur deux notions importantes – le PROLÉTARIAT et le DÉSIR. Le prolétariat aujourd’hui n’est pas seulement l’ouvrier ou le salarié mais aussi l’intellectuel, qui peut être autant prolétarisé que n’importe quel « col bleu ». Quant au DÉSIR on confond constamment DÉSIR et PULSION. La théorie de FREUD sur l’inconscient, le désir et la pulsion a été magistralement récupérée par son neveu EDWARD BERNAYS qui est devenu milliardaire grâce à l’invention du MARKETING d’abord mis au service de la politique américaine, puis au service des grands trusts américains. Il a su vendre n’importe quoi en jouant sur le DÉSIR transformé en PULSION, puis en ADDICTION. Il a fait la publicité pour les cigarettes, la voiture et n’importe quel autre gadget de la société de consommation.

Tout le monde se souvient de la phrase de Patrick Le Lay, l’ex PDG de TF1, qui voulait «capter le  temps de cerveau disponible du téléspectateur  pour le vendre à  Coca-Cola ». Voilà la recette pour prolétariser les esprits !

Depuis environ trente ans, internet - ces « machines à langage » - a cependant donné naissance à une autre forme d’économie, l’économie de la CONTRIBUTION dont la plus visible est celle des logiciels libres ou WIKIPEDIA, cette énorme encyclopédie construite par des contributeurs anonymes.

C’est sur cette ÉCONOMIE CONTRIBUTIVE que parie B.S. pour nous sortir de la bêtise systémique. Mais il faut aussi RECONSTRUIRE le système éducatif, à commencer par l’école; d’où cet autre livre collectif qui sort aujourd’hui : REFONDER L’ÉCOLE à l’ÂGE du NUMÉRIQUE.

Il plaide pour la refondation des UNIVERSITÉS dans le monde entier pour stopper la GUERRE ECONOMIQUE destructrice que mènent les puissances économiques avec le soutien des politiques. Ce sont les universités qui devraient élaborer un traité de PAIX entre les nations.

C’est cette guerre économique implacable basée sur  la spéculation qui a rendu possible la mise à l’écart d’un sismologue japonais, « lanceur d’alerte» à FUKUSHIMA, par les actionnaires qui en sont les propriétaires et qui font la loi dans cette centrale nucléaire.

Le film INSIDE JOB, évoqué dans l’introduction du livre sur la bêtise au 21e siècle, nous apprend à quel point les universités américaines (Harvard, Berkley, etc.…..) sont soumises aux forces économiques. On y voit que des professeurs d’économie américains ont fait fortune en tant qu’EXPERTS pour  préconiser tel ou tel programme aux politiques. C’est d’ailleurs depuis les années 80 que les économistes universitaires prônent la DÉRÉGULATION dont on voit les effets maintenant avec les crises successives.

Il s’agit donc de sortir l’Université d’entre les mains du MANAGEMENT pour en faire la base d’une ECONOMIE des SAVOIRS et d’une l’ÉCONOMIE CONTRIBUTIVE rendant possible l’implication des citoyens dans le processus de la prise de décision qui passe par un savoir-décider.

Voilà les propositions de B. STIEGLER basée sur sa théorie d’une PHARMACOLOGIE POSITIVE dont il vous parlera mieux que moi.

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