La sincérité

Sujet du mercredi 3 décembre 2008 à 20H

PEUT-ON ÊTRE SINCÈRE À NOTRE ÉPOQUE DU PARAÎTRE ET DU M’AS-TU-VU ?
NOTRE INVITÉE: ELSA GODART, philosophe, auteure de « LA SINCERITÉ, ce que l’on dit, ce que l’on est » éditions LAROUSSE, Collection PHILOSOPHER, 2008. Elsa Godart est docteur en philosophie et en psychologie, diplômée de psychanalyse. Elle enseigne la philosophie en terminale et à l’université. Elle dirige un diplôme universitaire d’éthique médicale et de philosophie pratique et anime un séminaire de psychologie à la Salpêtrière. Elle exerce également en cabinet et collabore depuis 2005 à plusieurs médias comme Psychologies Magazine ou le Monde des religions. On trouve aussi un petit article d’elle dans le dernier Philo Magazine de décembre 08/janvier 09.
 
BILBLIOGRAPHIE:
Existe-t-il une Europe philosophique ? éd. Presses Universitaires de Rennes, octobre 2005 (coll.), Je veux, donc je peux , éd. Plon, février 2007, Au secours, j’ai peur d’aimer, éd. Plon, février 2007 (en collaboration avec M.-C. Grall), Liquider mai 68 ? Presses de la Renaissance, avril 2008 (coll.), L’âme de l’Europe, éd. Plon, septembre 2008 (coll.)
 
Si vous êtes venus aussi nombreux ce soir c’est que la SINCÉRITÉ vous pose peut-être problème. Et comment s’en étonner à notre époque du PARAÎTRE et de la COMMUNICATION souvent MENSONGÈRE et MANIPULÉE. Nous avons déjà abordé ici récemment « L’EXTENSION DU DOMAINE DE LA MANIPULATION, de l’Entreprise à la Vie privée » avec la philosophe Michela MARZANO.
C’est curieux, nous n’arrêtons pas de communiquer par téléphone portable ou Internet, à nous envoyer des mails ou des sms, et pourtant jamais les SOLITUDES ont été plus grandes, comme s’il y avait CASSURE DU LIEN SOCIAL et aussi un manque de RECONNAISSANCE.
Nous avons parlé des NOUVELLES SOLITUDES avec Marie-France Hirigoyen et du manque de RECONNAISSANCE avec CHRISTOPHE DEJOURS, tous deux psychanalystes.
Si nous avons tant de mal à nous faire entendre et à nous faire reconnaître c’est peut-être parce que les dés sont pipées quelque part.
Plus nous sommes mal dans nos basquettes ou frustrés, et plus nous cherchons des recettes de BONHEUR, d’où l’explosion des ventes des livres sur le BIENÊTRE, le développement personnel, ou des livres qui vous disent : PRENEZ SOIN DE VOUS, « vous le valez bien » d’après le slogan publicitaire à la mode.
Parallèlement nous assistons à un étalage de L’INTIME en public, que ce soit Nicolas Sarkozy et Carla Bruni et son fils à DISNEYLAND, ou CATHERINE MILLET ou CHRISTINE ANGOT qui révèlent leurs frasques sexuelles dans leurs livres bestsellers.
Notre époque est MALADE DU DIRE qui passe par la PIPELISATION, le STARSYSTÈME, la STARACADÉMIE ou les SHOWS TÉLÉVISÉS. C’est la SOCIÉTÉ DU SPECTACLE pour parler avec GUY DEBORD.
Que devient la sincérité dans tout cela ?
Dans son livre Elsa Godart parle de trois sortes de sincérité :
-                     l’adéquation entre la PAROLE et la PENSÉE
-                     l’adéquation entre LA PAROLE ET L’ACTION
-                     et la fidélité à soi-même.
SOCRATE l’avait bien dit : « CONNAIS-TOI TOI-MÊME ! »
Mais à force de porter des MASQUES et d’être en REPRÉSENTATION, savons-nous encore qui nous sommes au fond ?
Nous changeons de masque du moment que nous changeons de RÔLE dans LA VIE QUOTIDIENNE. Le masque ou rôle du chef d’entreprise n’est pas celui du père, ni celui du bon copain.
Alors qui sommes-nous en réalité ? Les différences s’estompent entre ÊTRE et PARAÎTRE, ce PARAÎTRE auquel nous oblige la société de SURENCHÈRE et des EUPHÉMISMES à la mode.
Quand vous avez quelques notions d’anglais vous vous faites passer pour bilingue, quand vous en parlez plusieurs vous dites que vous êtes linguiste, afin de décrocher le poste dont vous rêvez.
Et quand une entreprise licencie elle appelle cela un plan de restructuration ou mieux, un PLAN de SAUVEGARDE de l’EMPLOI.
Jean BAUDRILLARD a parlé de ce théâtre social dans « SIMULACRES ET SIMULATIONS ». Et le sociologue américain Erving GOFFMANN a très bien analysé l’importance de l’IMAGE et de la TÉLÉRÉALITÉ , qui nous permet de RÊVER NOTRE VIE et qui abolit la différence entre LE RÉEL et le FICTIF. Si la réalité prend la place de la fiction, alors le fictif peut devenir réalité. Nous sommes en pleine CHIMÈRE, mais nous ne savons plus très bien où sont les frontières entre fiction et réalité.
C’est aussi ce qui se passe sur un site à la mode comme SECOND LIFE – nous en avons parlé dans un précédent café-débat avec une des auteures, Carole-Anne Rivière, co-auteure d’un livre qui s’appelle « SECOND LIFE, un monde possible ». Y sont analysés les comportements des membres de ce site qui peuvent en fait s’inventer la vie qu’ils n’ont pas vécue et dont ils rêvent. C’est aussi parfois le cas avec des portraits un peu fantaisistes sur les sites de rencontres. Si tout le monde est dans la PROMOTION DE SOI pourquoi on s’en priverait ?
Mais ce n’est pas seulement aujourd’hui que la sincérité passe à la trappe, elle a déjà commencé à poser problème au 18ème siècle à l’époque des COURTISANS et des JEUX DE REPRÉSENTATION. En réaction à ces simulacres sociétales les philosophes comme MONTAIGNE et ROUSSEAU font l’éloge de la sincérité, Montaigne la trouve indispensable en AMITIÉ, et Rousseau en bon protestant l’encense dans ses « Confessions ».
KANT lui donne un caractère politique et social et établit la morale de l’impératif catégorique condamnant tout MENSONGE, même celui qui pourrait sauver la vie d’un résistant à un régime tyrannique, en expliquant qu’il faut obéir aux lois qui sont là pour le bien de tous.
Plus près de nous c’est HUSSERL qui introduit le concept de l’INTERSUBJECTIVITÉ – la prise de conscience de Soi par intermédiaire de la conscience de l’Autre. A travers l’EMPATHIE et la SYMPATHIE, il fait de la sincérité un LIEN POSSIBLE avec les AUTRES. Il critique en même temps le fameux COGITUM ERGO SUM de DESCARTES qui est pour lui un système solipsiste qui aurait oublié l’objet de la pensée et par extension l’ALTÉRITÉ.
Puis vient SARTRE avec « L’ENFER C’EST LES AUTRES » qui s’interdit toute vue angélique sur notre rapport aux autres. Deux guerres mondiales et AUSCHWITZ ont effectivement ébranlé notre FOI dans la CAPACITÉ du VIVRE ENSEMBLE.
Pour la philosophie de Sartre le REGARD joue un rôle primordial, comme nous l’avons vu jeudi dernier avec Charles PÉPIN et son livre « LES PHILOSOPHES SUR LE DIVAN ». Assis sur une terrasse nous regardons les autres comme de véritables objets - et réciproquement. La relation sujet-objet s’effectue à tour de rôle, car je deviens aussi objet du regard de l’autre, ce regard qui m’est pourtant nécessaire : « JE ME VOIS, parce qu’on met voit », dit Sartre. Et le philosophe anglais Berkeley, empiriste du 18e siècle, a eu ce mot célèbre: « ÊTRE, C’EST ÊTRE PERçU ».
Pour Sartre et Simone de Beauvoir il peut donc y avoir non seulement RECONNAISSANCE mais aussi ALIÉNATION par le regard de l’autre. Nous sommes en quelque sorte condamnés à leur JUGEMENT. Et par conséquent, loin d‘être une bergerie fraternelle, la communauté humaine est davantage un LIEU du CONFLIT. Il y a déchirure entre MOI et L’AUTRE plutôt que le MITSEIN (être avec) de HEIDEGGER Chacun veut affirmer son moi au détriment de l’autre. « Après tout on n’a que soi » dit Simone de Beauvoir.
Alors que devient l’AUTHENTICITÉ de cet « ETRE SOI-MÊME » qu’on réclame lorsqu’on nous demande d’être sincère ?
Pour Freud, le père de la psychanalyse, « être soi-même » reviendrait  à « exprimer ses pulsions » et nous réduirait à un « être pulsionnel ». Mais parmi les névroses dont souffraient les bourgeois venant consulter au début du siècle, il n’y avait pas seulement celles provoquées par les frustrations sexuelles. Il y avait aussi un « vide existentiel » que découvre le psychanalyste VICTOR FRANKL, dissident de l’école de Vienne, chez ses patients. A partir de ce vide existentiel ou spirituel il élabore sa LOGOTHÉRAPIE dont Elsa Godart est une adepte.
C’est une thérapie basée justement sur l’authenticité de l’homme sincère avec lui-même et qui par ce truchement devient capable de retrouver un SENS à donner à sa vie. Voilà pourquoi Elsa Godart veut réhabiliter la sincérité à notre époque du m’as-tu vu et du paraître, voilà pourquoi elle plaide pour un EFFORT DE SINCÉRITÉ avec nous-mêmes et avec les autres.
Mais est-ce si simple ? On sait bien qu’il vaut mieux « arranger » son C.V. si on veut être embauché, ou se rajeunir sur les sites de rencontres si on ne veut pas tomber à travers les grilles de sélection plutôt « stéréotypés » comme nous l’avons vu ici avec le sociologue Michel BOZON et son ENQUÊTE SUR LA SEXUALITÉ EN FRANCE .
Une phrase de Sartre citée dans ce livre et leitmotiv d’Elsa Godart :

«Faire et en faisant se faire, et n'être rien que ce que l'on fait »