La transmission

Lundi 8 Février 2010 à 19.45H au
Café de la Mairie, Place Saint Sulpice, Paris 6e
 
Sujet:  OU EN EST LA TRANSMISSION ?
 
INVITÉE: ANGELIQUE DEL REY,

Co-auteure de quatre livres co-écrits avec Miguel Benasayag:
Connaître est agir, la Découverte, 2006.
Plus jamais seul, le phénomène du portable, Bayard 2006,
, La Découverte, 2007.
La chasse aux enfants (co-écrit avec certains membres du réseau EDUCATION SANS FRONTIÈRES), La Découverte, 2008.
Mais le livre dont il est question ce soir est le fruit d’une expérience personnelle, Angélique Del Rey l’a donc écrit seule : A L’ÉCOLE DES COMPÉTENCES. DE L’ÉDUCATION A LA FABRIQUE DE L’ÉLÈVE PERFORMANT, La Découverte, janvier 2010,
Un livre qui est donc basé sur l’expérience vécue, car Angélique del Rey enseigne la philosophie en milieu hospitalier, dans un centre de postcure pour adolescents, en banlieue parisienne. Elle co-anime avec Miguel Benasayag le collectif Malgré tout et fait partie du réseau Éducation sans frontières.
Il y a une phrase-clef dans ce livre: COMPRENDRE C’EST AGIR. Qu’a-t-elle donc compris à travers son expérience d’enseignante de philosophie et à travers le jugement de ses formateurs? Elle a compris qu’aujourd’hui l’éducation n’est plus au service de l’homme comme avant-guerre, mais qu’elle doit servir les besoins de l’économie. Elle a compris que l'Éducation Nationale est devenu une "fabrique de ressources humaines" dont l’objectif est de rendre les élèves "employables".
Pour être employable il faut acquérir certaines compétences comme la prise de parole en cours, savoir maîtriser ses émotions, savoir communiquer, etc .
Aujourd’hui la question la plus souvent posée – aussi bien par les élèves que par les parents et même les enseignants – c’est: « A quoi ça sert ? »A quoi ça sert d’apprendre l’histoire? Ou la philosophie ? Et on répond non pas que ces disciplines vous apprennent à réfléchir sur l’existence ou à mettre les choses en perspective, mais que leur utilité consiste « à mieux savoir débattre » ou «à prendre la parole en cours »….
Quand on demande aux élèves « A quoi ça sert d’aller à l’école ? » la réponse quasi unanime est « pour gagner sa vie plus tard. » Autrement dit : Il faut enseigner des choses utiles comme l’informatique ou l’anglais, mais quant à l’histoire, la philosophie, ou encore LA PRINCESSE DE CLÈVE, on reste dubitatif.
En fait cette approche par compétences existe déjà depuis les années 1980 et est appliquée de la maternelle à l’université, dans les pays du Nord comme du Sud. Et ce sont des institutions internationales comme l’UNESCO et L’OCDE qui sont les promoteurs de ce « marché des compétences » fondé sur la théorie du « capital humain ». On voit déjà que la même terminologie est appliquée à l’école comme à l’entreprise. Mais comme c’est une théorie qui se prétend au service de l’individu au nom du pragmatisme, il est difficile de la réfuter.
L’inventeur de cette théorie du capital humain ou plutôt de l’investissement en capital humain, c’est l’économiste américain Théodor Schultz, il a d’ailleurs été récompensé par le prix Nobel.
« Les compétences et SAVOIRS UTILES sont une forme de capital humain », écrit-il dans les années 60. Et aujourd’hui le capital-savoir est considéré comme le 3e facteur de production et comme un important facteur de croissance. Mais il s’agit d’un capital-savoir bien spécifique comme les compétences en communication et autres NTIC, ces nouvelles technologies de l’information et de la communication. On aura du mal à vendre le questionnement philosophique sur le marché du travail !...
Aujourd’hui – au lieu d’investir dans l’éducation – les États privilégient les compétences acquises certifiées par l’école ou alors « la formation tout au long de la vie » en dehors de l’Education nationale. Derrière ce processus se profile la vision de l’éducation comme une marchandise. Et si aujourd’hui on se permet de tripler le prix de la formation économique à la Faculté de DAUPHINE p.ex., c’est parce qu’il s’agit d’un investissement rentable sur le marché du travail.
Partout nous sommes confrontés à cette vision normative de L’HOMME ÉCONOMIQUE. On ne fait plus des études par goût de connaître ou soif de savoir, mais en espérant un retour sur investissement dans la vie professionnelle. C’est le règne de l’homme unidimensionnel cher à Marcuse, à savoir l’homme réduit à la dimension de l’utile.
Où en est la transmission dans ce contexte ? On constate non seulement que les amphi de l’histoire sont à moitié vides, mais que les élèves du primaire et secondaire ne connaissent même plus l’histoire de leur propres parents. LE PRÉSENT est leur seule réalité : Vive les jeux vidéos et la consommation !
Les adeptes de la transmission sont considérés comme ringards, et c’est l’école des compétences qui se transmet. La plupart des élèves investissent dans leurs compétences. Ce ne sont plus des connaissances qu’ils acquièrent mais la faculté de s’adapter à n’importe quoi, à devenir flexible et modulable à souhait, à devenir des « hommes sans qualité », tels que Robert Musil les a pressentis.
Comment faire alors, lorsqu’on croit à la transmission au lieu de croire au simple apprentissage des compétences ? Le livre d’A. del Rey se termine sur quelques beaux exemples de transmission possibles, lorsqu’on apprend aux élèves à l’explorer et à réfléchir sur leur environnement immédiat - p.ex. sur les vêtements de marque dont ils raffolent. Qu’est-ce qui se cache derrière leurs marques préférées ? et il arrive qu’ ils découvrent que d’autres enfants dans un pays du Sud doivent trimer dur pour les fabriquer.
La transmission ce n’est donc pas seulement apprendre le passé pour le répéter à l’infini, c’est de mettre les choses en perspective, afin d’être capable de transformer le monde, pas seulement de s’y adapter, comme nous le demande cette fabrique des ressources humaines qu’est devenue l’école.