Morale ou éthique

17 JUIN 2012

présentation du sujet par Britt au café philo du dimanche soir au vieux pêcheur
 
KANT versus SPINOZA : Morale ou Éthique ?
Faut-il toujours dire la vérité ?
 
J’espère que vous n’êtes pas uniquement venues pour savoir si vous pouvez mentir à votre petit ami…..
Pour ma part j’ai toujours été choquée par cette loi universaliste chez Emmanuel KANT, le philosophe de l’impératif catégorique - il ne faut pas MENTIR – et j’étais contente de trouver cette lettre de Benjamin CONSTANT qui la questionnait à partir d’un exemple concret. Puis, à force de chercher, j’ai aussi trouvé la différence entre deux termes qui me posaient problème : LA MORALE et L’ÉTHIQUE, la morale de KANT et l’ETHIQUE de SPINOZA. L’une est universaliste, l’autre situationnelle et relative.
Autrement dit la question est : Est-il vraiment impératif de suivre l’impératif catégorique de Kant ?
L’impératif catégorique de KANT dit  : "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle. Ou : agis dans tous les cas de façon à ce que ton action puisse être établie de manière universelle ».
 
A propos de cette loi morale l’écrivain et philosophe français Benjamin Constant écrit une lettre à Kant lui demandant: si une personne sonne à ta porte car elle est poursuivie par un assassin et tu le caches; si ensuite une autre personne vienne en disant qu’il est l’assassin et qu’il veut tuer celui que tu caches, qu’est-ce que tu lui réponds ? Kant répond par un sophisme, il y a deux sortes de crimes, le crime par accident et le crime contre l’humanité. Mais le plus grand crime est celui contre l’humanité, c’est-à-dire contre l’universel, donc il ne faut pas mentir.
 
 Alors se pose la question qu’auraient dû faire tous les « Justes » - ceux qui ont caché des juifs pendant le régime de Vichy p.ex. ? Ou encore : Est-ce qu’il aurait fallu dénoncer tous les résistants à la police ?
 
On voit qu’entre une loi établie une fois pour toutes et dite « universelle » et l’action qui se passe toujours dans une situation concrète il y a un hiatus.
 
Il m’a paru que l’éthique en situation de Baruch Spinoza est moins généraliste et plus « praticable ». Dans son oeuvre majeure en plusieurs volumes – « L’ÉTHIQUE » précisément – il donne deux exemples, repris d’ailleurs par Gilles DELEUZE dans son COURS. Tout comme Kant (« il ne faut pas mentir » ) il se base sur une loi qu’on croirait universelle : « tu ne tueras point » , loi d’autant plus sacrilège quand il s’agit de MATRICIDE. Spinoza illustre son éthique situationnelle par le matricide de NERON et celui d’ORESTE. Néron tue sa mère pour montrer que sa toute puissance n’a pas de limites. C’est la consigne de la barbarie : tout est possible, il n’y a pas de limite.
ORESTE, lui, tue sa mère à cause de sa dépravation, donc pour défendre la société, et parce que sa mère représente la barbarie.
Dans les deux cas il s’agit de meurtre, dans les deux cas la victime est la même – la mère - mais la signification est opposée. Voilà l’exemple clé d’une éthique en situation et une critique implicite de l’universalisme.
Friedrich NIETZSCHE , spinoziste à sa façon , a écrit : « Par delà le Bien et le Mal ». Mais vivre « par delà le Bien et le Mal », vouloir se passer de morale, ce n'est pas renoncer à toute valeur, ce n'est pas s'abandonner au nihilisme, ce n'est pas renoncer à la distinction entre le bon et le mauvais. Nietzsche est adepte d’une éthique amoraliste.
 
Citons également deux auteurs contemporains :
 
Pour André COMTE - SPONVILLE
« L'éthique est un art de vivre. On pourrait dire que la morale commande et que l'éthique recommande. »
 
Pour un philosophe ressortissant du tiers-monde comme Miguel BENASAYAG – il est argentin - c’est une illusion de croire
« qu’ on pourrait fixer une sorte de Charte éternelle du bien et du mal. Le Colonialisme a bien été commis au nom d’un universalisme . »
 
EXEMPLES contemporains d’une éthique praticable en situation:
 
1° l’ IVG : Faut-il tuer/avorter un embryon ? les partisans fondamentalistes des « LAISSEZ-LES VIVRE » sont évidemment contre l’avortement. Mais que vaut la VIE dans des conditions de pauvreté ou de handicap ?
 
2° l’EUTHANASIE. Peut-on donner la mort à un malade qui le souhaite parce qu’il veut abréger ses souffrances ?
 
Voilà des questions d’éthique situationnelle et non des questions de morale.
 
IMPLICATION DES CITOYENS :
COMITÉS ETHIQUES
Des conférences de consensus devraient réunir aussi bien des scientifiques que d'autres représentants de la société civile pour en discuter et conclure, au moins provisoirement, relativement à la validité morale de tels ou tels objectifs. Il existe des comités d'éthique dans certains pays qui jouent un peu ce rôle, concernant notamment les sciences de la vie ou celles de l'environnement. Mais le fonctionnement en est encore imparfait et biaisé par les pouvoirs politiques.
On peut dire cependant que l'histoire « fait trace ». Pour juger en situation, on tient compte du passé. Mais ceci ne fonde pas une nouvelle morale.
 
 
Gilles DELEUZE expliquant la différence entre ETHIQUE ET MORALE :
 
« Dans une morale, vous avez toujours l'opération suivante : vous faites quelque chose, vous dites quelque chose, vous le jugez vous-même. C'est le système du jugement. La morale, c'est le système du jugement. Du double jugement, vous vous jugez vous-même et vous êtes jugé. Ceux qui ont le goût de la morale, c'est eux qui ont le goût du jugement. Juger, ça implique toujours une instance supérieure à l'être, ça implique toujours quelque chose de supérieur à une ontologie. Ca implique toujours l'un plus que l'être, le Bien qui fait être et qui fait agir, c'est le Bien supérieur à l'être, c'est l'un. La valeur exprime cette instance supérieure à l'être. Donc, les valeurs sont l'élément fondamental du système du jugement. Donc, vous vous référez toujours à cette instance supérieure à l'être pour juger.
Dans une éthique, c'est complètement différent, vous ne jugez pas. D'une certaine manière, vous dites : quoique vous fassiez, vous n'aurez jamais que ce que vous méritez. Quelqu'un dit ou fait quelque chose, vous ne rapportez pas ça à des valeurs. Vous vous demandez comment est-ce que c'est possible, ça ? Comment est-ce possible de manière interne ? En d'autres termes, vous rapportez la chose ou le dire au mode d'existence qu'il implique, qu'il enveloppe en lui-même. Comment il faut être pour dire ça ? Quelle manière d'être ça implique? Vous cherchez les modes d'existence enveloppés, et non pas les valeurs transcendantes. »