Peut-on psychanalyser la crise ?

18 Mars à 20H00 au CAFÉ DE LA MAIRIE

LES MOTS POUR LE DIRE….*
PEUT-ON PSYCHANALYSER LA CRISE ?
Notre invité: Daniel SIBONY, psychanalyste, docteur en mathématiques et philosophie,
(*LES MOTS POUR LE DIRE, bestseller de Marie CARDINAL (1975), récit d’une guérison grâce à la psychanalyse)
BIBLIOGRAPIE  sélective:
L'enjeu d'exister. Analyse des thérapies
(paru chez Seuil en 2007)
Le peuple "psy": Situation actuelle de la psychanalyse
(paru chez Balland en 1993, en poche en 2006
et en poche chez Points-Essais en 2007)
La haine du désir
(paru chez Bourgois en 1978 et en poche en 1984 et 1994)
Réédité en 2008
ENTRE-DEUX, L'origine en partage ( paru au SEUIL en1991, et en poche en 1998 et en 2003). Livre qui introduit le concept de l’ENTRE-DEUX cher à D. Sibony.
CREATION. Essai sur l'art contemporain (2005, Seuil).
Son premier ROMAN paraîtra début mai 2009 sur fond autobiographique :
Marrakech, le départ
Daniel Sibony devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école.
Sa collaboration avec Lacan était très personnelle, puisque Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de Daniel Sibony à Vincennes sur Topologie et interprétation des rêves. Cet échange avec Lacan a permis à Daniel Sibony d'être ni lacanien, ni antilacanien, mais d'intégrer le meilleur du lacanisme, la lecture de Freud, et de s'éloigner du pire, le langage des sectes.
 
Nous continuons notre cycle D’AUTRES REGARDS SUR LA CRISE avec un psychanalyste, et nous avons pris pour sujet de cette séance le titre d’un bestseller des années 70, « LES MOTS POUR LE DIRE » de Marie Cardinal qui raconte sa guérison par la psychanalyse.
Est-ce que nous allons trouver les mots pour dire notre mal être devant la crise, les mots pour comprendre les dysfonctionnements de notre société que la crise a révélés? Est-ce que nous allons réussir cette analyse d’une situation et repartir avec des idées plus claires ? Voilà le challenge.
Vous allez vous demander :
Pourquoi inviter un psychanalyste pour ce débat sur une crise économique après avoir invité le philosophe Dany-Robert DUFOUR à la première séance ?
C’est parce que justement les économistes et autres experts financiers se sont gravement trompés pour ne pas dire qu’ils nous ont trompés. En misant sur « LA MAIN INVISIBLE DU MARCHÉ » chère à Adam Smith, autrement dit sur l’auto-régulation du MARCHÉ, ils ont réclamé toujours plus de liberté et rejeté toute régulation par l’Etat. Aujourd’hui on se rend compte que l’APPÂT DU GAIN de ceux qui jouent l’argent des autres provoquent des catastrophes en série, et que c’est l’ÉTAT - et avec lui le contribuable - qui est appelé à payer les pots cassés pour sauver les banques de la faillite.
 
Le deuxième titre du sujet est: peut-on psychanalyser la crise ?
Oui, car l’économie – n’en déplaise aux technocrates – repose en grande partie sur la psychologie et sur le facteur humain, trop humain. Tout le marketing et la publicité comme d’ailleurs le coaching dans les entreprises fait travailler les psychologues.
Quant aux philosophes ils ont beaucoup contribué à jeter les bases du libéralisme et du capitalisme, à commercer par Adam Smith, le chantre du libéralisme et de la théorie de ‘la main invisible’ selon laquelle la recherche de l'intérêt individuel concourt à l'intérêt général. Au début du 20e siècle c’est Max Weber, qui a écrit L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904/05), sans oublier Karl Marx, auteur de Das Kapital et de la théorie de l’exploitation de l’homme par l’homme.
Le problème avec le capitalisme qui a certainement fait ses preuves, c’est qu’aujourd’hui il ne rencontre plus de contre-pouvoir pour lui montrer ses limites. C’est donc un système qui règne en maître du monde et se croit tout-puissant. Selon les philosophes grecs un tel système serait de toute façon condamné à périr, parce que ses promoteurs commettraient le péché mortel de l’HYBRIS , à savoir qu’ils se prennent pour Dieu. Et c’est bien le cas avec ce système du DIEU-MARCHÉ et de la marchandisation de tout, y compris de l’homme, qu’on nous a vendu comme le meilleur du monde jusqu’au krach de septembre dernier.
 
Soudain on a vu que l’appât du gain sans limites – le psychanalyste dirait la jouissance narcissique du gain – pouvait entraîner des cataclysmes en chaîne : des gens sans maisons, des retraites envolées en fumée, l’épargne mise à mal… Et l’épargne pour les petites gens c’est le plus souvent de l’argent gagné par leur travail. Conséquence de ce branle-bas : il n’y a plus de CONFIANCE dans un système qu’on nous a vanté comme le seul système possible et sans alternative.
A force de faire l’éloge de la LIBERTÉ et de l’INDIVIDUALISME à outrance, le souci du collectif et du vivre ensemble est passé à la trappe. Les nouveaux héros de notre époque sont le cynique et le malin.

Ce sont les malins qui profitent à présent de la crise en mettant à la rue des milliers de gens comme des objets jetables, et ceci même si l’entreprise va bien. On nous dit que c’est en prévision de la concurrence accrue sur le marché international, etc, etc.
Le darwinisme social règne en maître, l’écart entre les gagnants et les perdants se creuse.
Tout se passe comme s’il n’y avait plus de JUSTICE et plus de RESPONSABILITÉ, puisque ce sont ceux qui n’ont pas causé la crise - les petits épargnants et les consommateurs - qui sont appelés à payer la note.
 
Quelles seront les conséquences d’une telle crise systémique ? Il y a évidemment le danger d’une révolte aveugle qui nous ramènerait encore une fois à des comportements pulsionnels et donc infantiles. Pourtant ce dont nous aurons le plus besoin – pour le dire en termes freudiens - c’est de davantage de SURMOI et de SUBLIMATION.
 
Autrement dit ce qui fait le plus défaut dans nos sociétés c’est LA RELATION AUX AUTRES, le VIVRE-ENSEMBLE, le SENS que nous donnons à nos actes, la RECONNAISSANCE au travail, bref, ce qui nous manque le plus c’est une certaine ETHIQUE, celle qui a cédé la place à une liberté débridée.
 
Au nom du marché et de la consommation on cherche au contraire à nous infantiliser en faisant appel à nos pulsions narcissiques. On nous dit : « Faites-vous plaisir » en achetant tel ou tel gadget, « Jouissez sans entraves », « Libérez vos désirs », etc. Et à force d’entendre ce discours nous ne distinguons même plus nos vrais BESOINS ni nos vrais DÉSIRS.
 
Mais peut-être la crise a-t-elle l’avantage de nous faire réfléchir et de nous faire retrouver les vraies VALEURS. Crise veut dire aussi qu’on est à la croisée des chemins. Il faut donc réfléchir sur ce que nous voulons vraiment.
Qu’est-ce qui compte après tout ? C’est que nous soyons en vie et libres de changer notre mode de vie et de penser.
Quelles sont les vraies valeurs, l’AVOIR ou l’ETRE ? Nous avons tendance à oublier ce qui nous fait vraiment PLAISIR au sens de la JOIE de Spinoza, à savoir l’amour, l’amitié, la reconnaissance, un travail qui fait sens, toutes ces choses que nous ne cultivons plus à force de stress, à force de jouer les coudes et l’inquiétude du lendemain.
 
Par la force des choses la crise entraînera une baisse de la consommation. Elle nous fera peut-être redécouvrir davantage de SIMPLICITÉ, moins de STRESS et plus de TEMPS DE VIVRE et de PENSER, et ceci à la place du « TRAVAILLER PLUS POUR GAGNER PLUS », une formule qui s’est avérée mensongère.