Sauver le petit bourgeois

Sujet du Vendredi 29 Mai 2009
Invité: Jacques de SAINT VICTOR 

RÉPONSE DE L’AUTEUR à deux questions d’un participant à la fin de cette présentation du sujet !
 
NE SOMMES-NOUS PAS TOUS DES PETITS-BOURGEOIS?
IL FAUT DONC SAUVER LE PETIT-BOURGEOIS!
 
Jacques DE SAINT VICTOR est historien du droit, ancien avocat,
chroniqueur au Figaro, maître de conférences à l'université Paris VIII, auteur de plusieurs ouvrages dont : Mafias : L'industrie de la peur, 2008
Il faut sauver le petit bourgeois, mai 2009
 
En voyant ce titre « IL FAUT SAUVER LE PETIT BOURGEOIS » on se demande : mais pourquoi donc sauver celui qui a si mauvaise presse, aussi bien à gauche qu’à droite. A droite il est taxé d’être arc-bouté sur ses droits acquis, faussement généreux, idéaliste mais hypocrite.
A gauche on le méprise tout autant. Personne ne veut ressembler au « beauf » de Cabu ou aux « frustrés » de Brétecher. Bertolt Brecht dans « la NOCE CHEZ LE PETIT BOURGEOIS » le dépeignait déjà comme inculte, étroit d’esprit et raciste. Chez Marx, Flaubert ou Nietzsche il ne valait guère mieux.
Aujourd’hui il incarne le provincial, pavillonnaire, attaché au passé, conformiste, macho, xénophobe, bref, il est la honte de la civilisation occidentale.
Pourquoi alors faudrait-il le sauver ?
Tout simplement – et c’est cela la thèse du livre - parce qu’il représente la large classe moyenne, donc vous et moi, tous ceux qui ne sont ni dans la misère ni dans la fortune, mais victimes d’un système de consommation et de croissance infinies, un système qui miroite le confort à portée de main ou de carte de crédit.
 
Aujourd’hui en temps de crise beaucoup de salariés ou épargnants ne savent plus quoi faire pour garder leur job, leur épargne ou leur maison achetée à crédit. Quant aux retraités ils voient leurs fonds de pension fondre comme neige au soleil.
Le propre du petit-bourgeois est qu’il est manipulable et serviable à plaisir, parce qu’il cherche constamment à s’évader de sa position. Il se rêve en grand bourgeois, et il suffit alors de l’entretenir dans cette utopie. Le système de marketing publicitaire l’a bien compris en flattant chacun de nous avec des produits qui disent : « Parce que je le vaux bien ». Ainsi on crée l’illusion que chacun se distingue de la masse et s’élève au-dessus des autres.
Aujourd’hui c’est surtout la télévision qui sert à « petit-embourgeoiser » le monde. Elle fait rêver aux « people » jeunes, riches et beaux et au kitsch sentimental. L’ARGENT et le POUVOIR sont les nouveaux Dieux. Et du coup tout le monde cherche à s’enrichir à bon compte, en suivant l’exemple de ces raiders et traders, sans faire attention aux pièges.
 
Un éminent analyste de la banque LEHMANN BROTHERS l’a pourtant avoué : « Berner le petit porteur qui ne s’y connaît pas constitue le fondement du métier ».
Avec la crise le petit porteur ou le petit-bourgeois se réveillent en constatant que tout le monde ne peut pas jouer dans la cour des grands. Il n’y a qu’une petite minorité de gagnants et une grande majorité de perdants qui paient les pots cassés. Pourtant ce n’est pas ce que les théoriciens du capitalisme avaient promis.
La théorie du doux commerce chère à Montesquieu est encore reprise aujourd’hui par Pascal Lamy, directeur de l’OMC quand il dit « Là où le commerce passe, les armes s’arrêtent ». Alors qu’en réalité les spéculateurs ont besoin de guerres pour jouer gagnant. Il y a eu récemment les confessions d’un « ASSASSIN ÉCONOMIQUE », John Perkins,  qui a publié ses mémoires devenues best-seller : „Confessions d’un assassin financier“, on le voit aussi interviewé dans le film « LET’S MAKE MONEY» d’Erwin Wagenhofer récemment sorti sur les écrans parisiens.
Non seulement le commerce n’arrête pas les guerres, on est aussi très loin des promesses d’autorégulation des marchés, une autorégulation qui s’inspire de la théorie de « la main invisible » d’Adam Smith, reprise par le philosophe et juriste autrichien Friedrich von HAYEK qui prône lui aussi le « LAISSER FAIRE » sans intervention protectionniste de l’ÉTAT. Hayek justifie sa théorie du TOUT-MARCHÉ en prétextant qu’une politique interventionniste aboutirait au socialisme, voire au communisme. Mais les prévisions optimistes de Hayek et de ses disciples, à savoir que  la richesse des uns profitera aux autres, s’avèrent être un leurre. Sans redistribution des richesses les privilégiés ont toujours une longueur d’avance. Mais qu’importe, les politiques masqueront cette inégalité croissante par l’éloge de l’effort et de la valeur du travail. On a vu ce que cela a donné : « Travailler plus pour gagner plus !»….
Les théories néolibérales et inégalitaires de Hayek ont non seulement inspiré les politiques des régimes conservateurs comme ceux de Reagan et Thatcher ou de l’Argentine où la crise a déjà éclaté en 2001 et a terriblement appauvri les classes moyennes. Le plus paradoxal c’est qu’elles ont aussi été suivies par les gouvernements de gauche en Europe, par exemple par le gouvernement Mitterrand.
Dans un tel système néolibéral tout le poids repose sur le petit bourgeois trop riche pour profiter de la charité légale, trop pauvre pour sortir de sa condition. Le fameux « revenu moyen » ne reflète pas forcément l’enrichissement des classes moyennes. La loi du darwinisme social fait qu’il n’y a que les MALINS qui sont gagnants. Mais la doxa officielle continue à faire l’éloge de l’effort et du travail, autrement dit elle fait passer les pauvres pour paresseux.
En attendant l’inégalité sociale atteint des niveaux du temps de Zola ou de Dickens.
En Amérique 10% des plus riches détiennent 83% de tous les actifs financiers.
Vous l’avez compris : il faut lire « IL FAUT SAUVER LE PETIT BOURGEOIS ! » parce que nous en faisons tous partie, même les cadres supérieurs et même si ça nous plaît pas. Mais il faut le lire surtout parce qu’il s’agit d’une mise en perspective des raisons historiques et philosophiques de la CRISE qui nous aide à mieux comprendre comment nous en sommes arrivés où nous en sommes et pourquoi on nous fait payer les pots cassés. On agit mieux quand on comprend mieux.
 
François S. a écrit suite au débat au Café de la Mairie :
 
L'exposé était intéressant, mais il y a deux points non éclaircis selon moi :
 
1. quel sens donner à "petit-bourgeois" ? Ce concept n'a pas été clairement défini... tantôt on le confondait avec "middle class", tantôt on lui donnait son sens traditionnel beaucoup plus psychologique que sociologique...
 
2. de quelle zone géographique parlait-on ? USA ? Europe ? De part et d'autre de l'Atlantique, les sociétés sont très différentes... La France n'a pas été touchée directement par la crise des subprimes...
 
Cordialement.
 
François S.
 
RÉPONSE de
Jaques de Saint Victor:
 
A la première question, j'ai répondu dans ma conférence que le terme
de "petit bourgeois" ne s'entendait justement pas dans le sens
sociologique (où il est dépourvu de sens aujourd'hui). Il est un
concept permettant d'englober une vaste réalité sociale, entre le
quart monde et le monde des privilégiés (qu'on appelle aujourd'hui les
"surclasses"); cela va donc de l'ouvrier qualifié au cadre; c'est un
peu le Tiers Etat d'avant 1789; donc tout le monde (ou presque). Mais
la petite bourgeoisie, c'est aussi un système de valeurs (il suffit de
relire le Manifeste de Marx). Ces valeurs sont celles de la prudence,
du refus du gigantisme, de l'équilibre, autant de valeurs qui nous
auraient été bien utiles pour éviter la crise actuelle, due à la
folie des grandeurs de certains banquiers...
 
A la seconde question, il faut rappeler cette triste vérité : si les
situations sont en apparence fort différentes aux Etats-Unis et en
Europe, la patrie d'Obama étant beaucoup plus inégalitaire, il n'en
demeure pas moins que les transformations naissent aux Etats-Unis (ex.
la révolution néolibérale de Reagan) puis se diffusent en Europe.
Ainsi de la crise des subprimes. Il n'y a pas eu, comme je l'ai dit,
de problèmes de subprimes en France mais, mondialisation oblige, les
banques françaises ont investi aux EU; et la crise des subprimes étant
tellement importante, notamment à cause de la titrisation, elle a eu
des répercussions mondiales, notamment en Europe. Ce qui fait qu'au
total, il y a bien une unité occidentale quant à la croissance des
inégalités. Elles ont commencé à s'accroître d'abord aux EU depuis les
années Reagan mais elles commencent aussi à s'accroître en France,
depuis 1998 (v. sur ce point les travaux de l'école économique de
Paris, T. Picketty et C. Landais et ceux de Saez).
Toutes ces données sont dans mon livre. Je me permets pour ne pas
accabler le lecteur de lui conseiller de s'y reporter. Merci. Et à
bientôt. JSV