SECOND LIFE

Sujet du 15 décembre 2007 

SECOND LIFE
 
Notre invitée : ANNE CAROLE RIVIÈRE, docteur en sociologie et diplômée de psychologie clinique, et co-ateure de  SECONDLIFE. UN MONDE POSSIBLE (éditions les petits matins)
 
Les sites internet comme Second Life ou les sites de rencontres comme meetic ou netclub représentent-ils une échappatoire au monde réel ou un terrain de jeu pour la réalisation de nos désirs ou de nos utopies,
ou sont-ils une réplique du monde marchand de la consommation et du tout-jetable ?
S’il y a un tel succès de ces nouvelles formes de vie virtuelle c’est que les utilisateurs de plus en plus nombreux y trouvent leur compte. Le virtuel devient –il une consolation pour les déceptions et frustrations subies dans le monde réel ? En tout cas la SOLITUDE semble devenir un marché.
Il y a 7,5 millions d’inscrits sur SL, 500 000 résidents actifs et 40 000 surfers ou snifers connectés tous les jours..
L’engouement pour ce monde virtuel est à la mesure de l’illusion créé que nos désirs peuvent s’y réaliser sans entrave, comme dans la petite enfance dans cette fusion entre le nourrisson et sa mère .
Sur SL on peut réellement faire des jeux d’enfant, à savoir jouer « COMME SI « on se mariait, comme si on avait des enfants, comme si on était marchande ou propriétaire ou aviateur, comme si on volait..
Cet espace de jeu tridimensionnel offre la possibilité d’une satisfaction immédiate de nos désirs refoulés, non réalisés dans la vie réelle. Il suffit de se créer un pseudonyme sur les sites de rencontres, ou une nouvelle identité sous forme d’AVATAR sur SL. Cet AVARTAR fonctionne comme un prolongement de soi. Cependant il semblent être créés selon les canons de beauté dominants. « C’est le meilleur de soi-même » d’après une utilisatrice de SL qui a loué une île au soleil où elle gère des employés et où elle projette de créer un centre de thalassothérapie qu’elle n’a peut-être pas réussi de créer dans la vie réelle.
Une autre s’adonne au plaisir de shopping et se crée une garde-robe gigantesque qui lui permet d’exister sous mille facettes.
Quelqu’un d’autre encore projette son mariage et rêve de la bague au doigt. Rien n’est assez beau pour se projet : elle amènage un appartement de rêve qu’elle va partager avec son futur mari. En attendant c’est lui qui paie avec sa CB. Car il faut dire que dans cet univers on paie en DOLLARS LINDEN selon le nom des créateurs et propriétaires américains de SL , LINDEN LAB, mais il y a l’équivalent à payer en EURO avec la CB.
En fait ici comme sur les sites de rencontres on n’est pas très loin du rêve du prince charmant ou de la princesse charmante.
Chacun veut réaliser son rêve d’une vie parfaite avec un ou une partenaire parfait/e tout en idéalisant son propre moi en se présentant sous son meilleur jour : plus jeune, plus riche, plus cultivé avec un bon statut social. Car tout ce qu’on n’a pas réalisé dans le monde réel on rêve de le réaliser dans le monde virtuel. A condition évidemment de tenir l’autre à distance….
C’est d’ailleurs là la différence entre les sites de rencontres et SL. On PEUT se rencontrer sur les sites après une période de chat ou de communication virtuelle, alors que sur SL on ne se rencontre jamais. On préfère changer d’identité,
à savoir disparaître et réapparaître sous une nouvelle identité. Le succès de cet espace virtuel réside dans le fait qu’il représente une sorte d’ »aire de repos » à l’abri du monde réel qu’on peut aménager à l’image de son monde idéal.
A condition de procèder à une mise à distance virtuelle de l’AUTRE, compromis idéal entre le désir d’aller vers l’autre et le désir de s’en protéger.
Chacun peut devenir proche et lointain à la fois à l’image de l’étranger rencontré dans un train à qui on se confie facilement.
Il s’agit de la co-création d’un espace d’intersubjectivité où on dialogue tout autant avec soi-même.
C’est un refuge idéal en cas de déception amoureuse ou de séparation . Mais le danger est évidemment de devenir addict d’un monde où l’on peut exaucer tous ses désirs..
Mais parlons-en du DESIR. N’est-il pas formaté par la société de consommation ?
Si on rêve d’acheter sur SL la dernière paire de NIKE ou le dernier modèle de MERCEDES n’est-ce pas une réplique des ENVIES suscitées par la publicité dans le monde réel ?
Les escort-girls, à savoir les prostituées sur SL, fonctionnent elles aussi sur un mode similaire à celui du monde réel jusqu’à imiter les pourcentages de 5% sur les pourboires ou 20% sur les services rendus prélevés par les boîtes de nuit où elles exercent leurs talents.
SL comme réplique du monde réel ? On pourrait le croire en constatant qu’il existe aussi un marché de l’Emploi. Mais contrairement à la vie réelle on y embauche facilement. Il suffit de se faire gardien de camping, laveur de carreaux, danseur ou chanteur dans un dancing par simple clic de souris, et on peut même s’éloigner du clavier et gagner quand même des centimes d’Euros à l’heure avec son avatar qui s’agite tout seul.
Mais on peut aussi réaliser son rêve de devenir multimillionaire, comme cette Allemande d’origine chinoise Anghe CHUNG qui a acheté un terrain sur SL, l’a découpé en parcelles et l’a reloué ou revendu.
La question est : ce monde virtuel ne se fait-il pas récupérer par le monde réel ? Au point qu’on a vu le monde politique s’y introduire. Tous les partis politiques y ont ouvert leurs bureaux pendant la campagne électorale, à commencer par le FN, suivi par Ségolène Royal ou Sarkozy : voilà une façon comme une autre de prendre le pouls de l’électorat.
Pour les grandes marques qui ouvrent leurs vitrines dans SL pour exhiber leurs produits c’est une façon de faire leur publicité et de tester les goûts des avatars.
Alors la question se pose : n’y a-t-il pas un manque d’imagination dans cet univers virtuel, nos désirs ne sont-ils pas colonisés et formatés par la société à laquelle nous participons ? N’est-ce pas retomber dans l’enfance que de se réfugier dans un monde virtuel où nous pouvons nous débarrasser de nos inhibitions, où nous recréons les sensations de plaisir comme dans la petite enfance, un monde hallucinatoire qui agit comme une drogue dont nous ne pouvons plus nous passer ?
Ou est-ce vraiment un terrain de jeu pour les innovateurs et les créatifs qui rêvent peut-être d’un IDÉAL à réaliser pas seulement pour eux-mêmes mais aussi pour les autres ?