A quoi servent les philosophes

Sujet du Samedi 14 février 2009 à 14H30    

A QUOI SERVENT LES PHILOSOPHES EN TEMPS DE CRISE ?

Notre invité : Dany-Robert DUFOUR, philosophe, auteur de LE DIVIN MARCHÉ, éditions Denoël, 2007, et de “L’ART DE RÉDUIRE LES TÊTES”, éditions Denoël, 2003
Dany-Robert Dufour est philosophe, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII, et directeur de programme au Collège International de Philosophie où il commencera son séminaire sur le sadisme contemporain le 3 MARS à 18.30h.Il enseigne régulièrement à l’étranger, en particulier au Brésil, Colombie et au Mexique. Il travaille
particulièrement sur la philosophie du langage, la philosophie politique et la psychanalyse.

Essais
  • Le Bégaiement des maîtres: Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, Rééd. Arcanes, 1988.
  • Les mystères de la trinité, Bibliothèque des Sciences humaines, Gallimard, 1990.
  • Folie et démocratie, Gallimard, 1996.
  • Lacan et le miroir sophianique de Boehme, EPEL, 1998.
  • Lettres sur la nature humaine à l'usage des survivants, Petite bibliothèque philosophique, Calmann-Lévy, 1999.
  • L'Art de réduire les têtes : sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total, Denoël, 2003
  • On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu, Denoël, 2005.
  • Le Divin marché, Denoël, 2007.
Son dernier ouvrage, LE DIVIN MARCHÉ, LA RÉVOLUTION CULTURELLE LIBÉRALE, a rencontré critiques et incompréhension lors de sa parution en 2007. Mais depuis que la crise a éclaté cet ouvrage semble tout à fait prémonitoire, puisqu’il fait le diagnostic d’un système – celui de l’ultralibéralisme - qui produit les effets désastreux que nous ressentons tous. C’est toujours le dos au mur qu’on réagit enfin.
Lorsqu’il s’agit d’analyser une crise financière il est de bon ton de consulter les économistes et les fameux experts. Mais on voit bien que la crise actuelle est une crise systémique qui affecte tous les autres domaines, culturel, politique, et social. D’où le sujet d’aujourd’hui :
A QUOI SERVENT LES PHILOSOPHES EN TEMPS DE CRISE ?
Si on considère les PHILOSOPHES parfois comme des académiciens enfermés dans leur tour d’ivoire ou comme des rêveurs déconnectés du monde réel, c’est souvent à cause de leur langage hermétique. Mais certains d’entre eux savent aussi parler la langue du commun des mortels, et c’est pour cela que nous les invitons dans nos cafés philo et autres cafés débat. C’est justement dans son dernier ouvrage LE DIVIN MARCHÉ que DRD a adopté un langage limpide à la portée de tous.
Il y a une autre raison pour laquelle on se méfie des PHILOSOPHES. Ce sont des gens qui mettent les choses en perspective et travaillent sur le long terme. Or dans notre société du ZAPPING c’est plutôt le court terme qui a le vent en poupe.
Mais les choses changent en temps de CRISE. C’est là où nous commençons à nous poser les questions sur le comment et pourquoi de notre existence. Pourquoi nous travaillons ? Pourquoi nous perdons notre vie à la gagner? Suffit-il vraiment de travailler plus pour gagner plus ? Est-ce que l’argent ou la CONSOMMATION nous rendent plus heureux ? On se demande aussi comme l’a fait Vivian Forrester il y a déjà 15 ans : EST-CE L’HOMME QUI DOIT SERVIR L’ÉCONOMIE ? ou au contraire EST-CE L’ÉCONOMIE QUI DOIT SERVIR L’HOMME ?
FRANCE CULTURE a pris l’heureuse initiative en décembre dernier de faire une émission avec des philosophes, des psychanalystes, des poètes qui s’ interrogent sur la crise. L’émission a pour titre D’AUTRES REGARDS SUR LA CRISE et se poursuit encore tous les vendredi à 12.40 h. On trouve tous les entretiens menés par Antoine Mercier sur le site de France Culture, y compris celui de DRD du 30 décembre dernier.
DRD montre que cette crise est inscrite dans le système même de l’ULTRALIBÉRALISME et qu’elle vient de loin. Au 18e siècle déjà Bernard Mandeville, médecin et précurseur de Freud, a formulé sur quoi repose le système du libéralisme dans une phrase emblématique : « LES VICES PRIVÉS FONT LA VERTU PUBLIQUE ».
A cette époque le libéralisme était tout à fait révolutionnaire en remplaçant les RELIGIONS interdictrices par la nouvelle religion incitatrice du MARCHÉ. Au lieu d’interdire les plaisirs le marché vous incite à en jouir. Tout d’un coup on attribue des vertus à l’égoïsme de chacun censé contribuer au bien de tous. Mai 68 a d’ailleurs amplifié cette vision des choses avec des slogans comme : JOUISSEZ SANS ENTRAVES ou IL EST INTERDIT D’INTERDIRE ou encore RÉALISEZ VOS DÉSIRS. Mais le marketing a vite fait de transformer les désirs en PULSIONS ou ADDICTION.
C’est ainsi que les individus qui se croient libres de satisfaire leurs envies égoïstes et individualistes deviennent en fait des troupeaux de consommateurs égo-grégaires promenés d’objet en objet dans les galeries marchandes et autres supermarchés tout en assimilant le message: NE PENSEZ PLUS, DÉPENSEZ ! »
Le problème est qu’ à la longue ces plaisirs égoïstes additionnés ne peuvent pas s’auto-harmoniser en créant de la richesse pour tout le monde. Il y a des ratés qui deviennent de plus en plus évidents comme les SDF dans nos villes, mais aussi le dérèglement climatique ou l’épuisement des ressources naturelles comme conséquence de la surconsommation.
La croyance en l’AUTO-HARMONISATION et LA MAIN INVISIBLE DU MARCHÉ chère à Adam Smith produit donc des impasses. Il n’y a pas de providence supérieure qui veille à l’harmonisation automatique des intérêts privés, surtout quand ces intérêts sont complètement débridés sans qu’aucune RÉGULATION par l’ETAT n’intervienne. On l’a déjà vu avec la crise de la VACHE FOLLE, avec le scandale du SANG CONTAMINÉ, ou encore avec la MARÉE NOIRE.
Et on le voit maintenant avec cette crise des SUBPRIMES déclenchée par des SPÉCULATEURS et la prise de pouvoir des ACTIONNAIRES sur les INDUSTRIELS à qui ils dictent la gestion de leur capital, y compris le licenciement des salariés devenant des salariés-kleenex.
l’AUTO-RÉGULATION du système ultra-libéral est donc un MYTHE, un mythe qui a des effets désastreux dans toutes les autres économies humaines comme la CULTURE, l’EDUCATION, la JUSTICE, la SANTÉ PUBLIQUE, et surtout dans l’ECONOMIE PSYCHIQUE.
Car l’ECONOMIE DU MARCHÉ joue sur le fantasme de la TOUTE-PUISSANCE de l’individu. On nous fait croire qu’il n’y a pas de limites à nos désirs : « Faites-vous plaisir » nous dit-on dans les magasins. Il y a toujours un nouvel OBJET pour satisfaire nos appétences. Le marketing publicitaire sait flatter l’égo de chacun : Achetez donc la nouvelle crème de beauté « PARCE QUE VOUS LE VALEZ BIEN » selon le slogan de l’OREAL.
Et dans les entreprises les coachs vous disent : « Soyez créatifs, soyez autonomes, et surtout ayez confiance en vous ! » Partout c’est la religion de l’ego mis en avant – forcément au détriment de ceux qui sont moins performants ou surtout moins pervers.
L’avantage de cette économie libérale – et c’est pour cela qu’elle perdure aussi longtemps - c’est qu’elle nous fait RÊVER et qu’elle produit des RÉCITS MERVEILLEUX, ces fameux success storys de nos stars de la politique ou du show-business. Les PEOPLES à la TV ou sur papier glacé font rêver le grand public.
Cependant la crise montre qu’il va falloir promouvoir d’autres modèles économiques et remplacer les récits merveilleux par des RÉCITS VERTUEUX, comme celui du commerce équitable ou de la voiture verte ou encore celui de la trêve de la consommation qui invertit le slogan inventé par DRD - « PENSEZ, NE DÉPENSEZ PLUS ! »
Un autre philosophe contemporain, BERNARD STIEGLER - dont DRD s’inspire d’ailleurs en partie – propose comme contre-modèle à cette crise de l’ultralibéralisme une ECONOMIE DE LA CONTRIBUTION pour donner à nouveau un SENS à notre travail. Car ce qui nous manque aujourd’hui c’est le SENS que nous pouvons donner à notre vie et à notre travail. Ce qui nous manque peut-être plus que l’argent c’est la reconnaissance et le pourquoi de notre existence.
Une économie de la contribution suppose tout d’abord que nous transformions nos PULSIONS en DÉSIRS, désirs qui deviennent des MOTIVATIONS pour travailler pour et avec les AUTRES. Pour cela il faudrait sortir du cercle vicieux du « tout est permis » pour retisser du LIEN SOCIAL. Il nous faut de nouvelles limites, car rien n’est illimité, ni notre planète ni nos ressources naturelles.