Cerveau, sexe et pouvoir

Sujet du lundi 9 février 2009 à 20H00

CERVEAU, SEXE ET POUVOIR
LES HOMMES VIENNENT-ILS DE MARS, LES FEMMES DE VENUS ?    
Notre invitée: Catherine VIDAL, neurobiologiste, directrice de recherche à l’Institut Pasteur, auteure de Cerveau, sexe et pouvoir Belin.
Catherine VIDAL est neurobiologiste, Directrice de Recherche à l'Institut Pasteur, membre du Comité Scientifique " Science et Citoyen " du CNRS.
Ses principales recherches ont porté sur les mécanismes physiologiques de la douleur ; le rôle du cortex frontal dans la mémoire et l'attention; les pathologies des fonctions cognitives associées au SIDA. Son thème de recherche actuel porte sur la physiopathologie des fonctions cognitives dans les maladies à prions.
Contrairement à certains de ses collègues scientifiques elle ne vit pas dans une tour d’ivoire mais s’intéresse aux rapports entre science et société concernant en particulier le cerveau, le sexe et le déterminisme en biologie.
C’est une excellente vulgarisatrice à travers des conférences-débats et ses publications dans les médias. Ses livres sont limpides, bien argumentés et convaincants, et ne manquent pas d’humour.
Publications
"Cerveau, sexe et pouvoir" (par C.Vidal et , Editions Belin, 2005, Prix de l'Académie des Sciences Morales et Politiques), "Féminin/Masculin : mythes et idéologie" (Editions Belin, 2006), "Hommes, femmes : avons-nous le même cerveau ? " (Le Pommier, 2007). "Cerveau, sexe et liberté" (DVD, Editions Gallimard/ CNRS, Collection "La recherche nous est contée", 2007), C’est une grande joie pour nous d’accueillir CATHERINE VIDAL, une des rares jeunes femmes scientifiques qui s’est fait une place de choix dans un monde d’hommes et qui s’applique à balayer les idées reçues par des argumentations scientifiques irréfutables. C’est une très bonne vulgarisatrice, ce qui ressort de ses petits livres très clairs et écrit avec humour, ainsi que de ses conférences qu’elle tient régulièrement face au grand public.
Dans nos RENCONTRES ET DÉBATS AUTREMENT nous avons le même objectif : combattre les clichés et les idées reçues en invitant des scientifiques, des penseurs et des philosophes qui ont mené des recherches dans des domaines spécifiques sur des problèmes qui nous concernent tous.
Aujourd’hui il sera donc question de CERVEAU, SEXE & POUVOIR selon le titre du livre de Catherine Vidal, ou de la question : LE CERVEAU A-T-IL UN SEXE  comme veulent nous faire croire les auteurs de bestsellers comme John GRAY « LES HOMMES VIENNENT DE MARS ET LES FEMMES VIENNENT DE VÉNUS » paru en 2003, ou encore le couple d’auteurs Allan et Barabara PEASE « POURQUOI LES HOMMES MENTENT ET LES FEMMES NE SAVENT PAS LIRE UNE CARTE ROUTIÈRE ».
Vous êtes bavarde et vous n’avez pas le sens de l’orientation ? C’est normal, nous expliquent-ils, le cerveau de la femme est plus doué pour le langage, celui de l’homme est fait pour se repérer dans l’espace.
Et bien sûr, l’homme a un « CERVEAU DE CHASSEUR » et par conséquent il est plus porté vers les jeux vidéo, des carabines à lunettes, des armes nucléaires ou des vaisseaux spatiaux.
Et si les femmes savent faire plusieurs choses à la fois c’est que les deux hémisphères de leur cerveau seraient mieux connectés que chez les hommes qui eux par contre auraient un cerveau plus compartimenté.
Bref, notre DESTIN est inscrit dans notre cerveau ! Et ces clichés véhiculés au 21ème siècle ne valent pas plus cher que les théories d’un ARTISTOTE qui en 400 avant JC. affirmait que « le cerveau, plein d’eau, ne servait qu’à rafraîchir le cœur, véritable siège de l’âme ».
Pourtant en 1980 le grand biologiste français FRANçOIS JACOB a dit que « l’être humain est certes PROGRAMMÉ, mais PROGRAMMÉ POUR APPRENDRE » Autrement dit il n’y a pas de déterminisme biologique. Mais les idées reçues ont la vie dure.
Pour les sociobiologistes les différences d’aptitudes entre les sexes seraient inscrites dans le cerveau depuis des temps préhistoriques. L’homme chasseur aurait développé le sens de l’orientation, contrairement à la femme qui restait dans la caverne et s’occupait de la progéniture. Mais c’est une vision purement spéculative, car rien ne permet de dire comment étaient faites l’organisation sociale et la répartition des tâches de nos ancêtres. On ne sait même pas dire avec certitude de quel sexe est la fameuse Lucie dont on a retrouvé des restes.
La part de l’inné et de l’acquis n’est jamais certain. Mais on peut penser que les jeux comme le football aident les garçons à s’orienter dans l’espace et que les filles développent leur langage en restant davantage à la maison. C’est donc le conditionnement social qui perpétuerait des aptitudes qu’on croit innées.
Le 19e siècle était celui des mesures de la taille et du poids du cerveau pour expliquer les différences et surtout la hiérarchie entre les sexes, les races et classes sociales. On partait de l’idée que la taille et le poids supérieurs du cerveau prouvaient une plus grande intelligence de l’homme par rapport à la femme, de l’homme blanc par rapport aux noirs et asiatiques, du patron par rapport à l’ouvrier.
A ce compte-là, Einstein aurait été d’une intelligence médiocre, car son cerveau ne pesait pas lourd. Tourgueniev avait un cerveau de 2 Kg, celui d'Einstein ne pesait que 1,25 Kg.
Mais ces théories perdurent encore au XXè siècle, car le même genre de mesures ont été faites sur des soldats blancs américains pour prouver leur supériorité par rapport aux noirs et asiatiques.
En 1968 certains scientifiques affirmaient que les hémisphères droit et gauche du cerveau ont des rôles différents selon les sexes. C’est précisément de ces théories que se servent les auteurs de "Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Vénus" ou "Les femmes ne savent pas lire les cartes routières..." Or les analyses que l'on peut faire maintenant avec l’imagerie cérébrale, les IRM et autres scanners, permettent d’observer le cerveau en train de fonctionner. On peut alors observer qu’il existe des dizaines d’aires pour le langage dans les deux hémisphères et qu’une fonction du cerveau n’est jamais localisée dans une seule région, mais simultanément dans l'hémisphère droit et l'hémisphère gauche.
Les nouvelles études montrent qu’il n’existe aucune différence statistiquement significative entre les hommes et les femmes, ni pour le langage, ni pour le calcul mental.
Toutes les dernières découvertes prouvent surtout la GRANDE PLASTICITÉ du cerveau.
Le bébé naît certes avec un potentiel génétique de neurones, mais ces neurones sont connectés par des SYNAPSES dont 90% se fabriquent APRÈS la NAISSANCE. L’apprentissage et l’expérience vécue jouent donc un rôle primordial. Et C.VIDAL parlera des recherches appliquées sur des pianistes, des jongleurs ou encore des chauffeurs de taxi à Londres.
Toutes les études montrent que les chercheurs eux-mêmes ont des a priori pour interpréter les résultats de leurs recherches. Ainsi les très sérieuses revues scientifiques comme « Science » ou « Nature » ont publié des études prétendant qu’il existe un GENE de l’HOMOSEXUALITÉ, ce qui a été démenti par la suite.
Puis au moment de l’affaire CLINTON /LEVINSKY on a même trouvé un GENE de la FIDÉLITÉ chez des campagnols de prairie, un gène dont les campagnols de montagne, coureurs et volage, étaient dépourvus (tout comme Bill Clinton). La soi-disante « découverte » tombait juste à propos pour montrer l’innocence du
président américain, puisqu’il lui manquait ce fameux gène de la fidélité.
Cette tendance de vouloir enfermer l’homme dans un déterminisme biologique l’enferme en même temps dans une servitude de la pensée, alors que c’est justement la liberté de création et d’imagination qui distingue l’homme de toutes les autres espèces. Grâce à son cerveau, l’homme est le seul à pouvoir échapper aux lois dictées par les gènes et les hormones. L’homme est seul parmi les mammifères à ne pas être soumis à des périodes de rut pour sa reproduction. Le choix du partenaire sexuel n’est pas biologiquement déterminé. Alors peut-être serait-il temps de réviser aussi nos théories sur « l’éternel masculin » et « l’éternel féminin » .