Jean-Robert VIALLET

 

Réalisateur documentariste

Invité du 19 Décembre 2009 

En mai 2010 Jean-Robert Viallet a reçu le prix audiovisuel Albert Londres pour « La mise à mort du travail », trilogie documentaire qui démonte les rouages du management pour en comprendre les effets délétères.
Réalisateur du documentaire: LE TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE mars 210, sur une idée de Christophe NICK qui en est aussi le producteur.

 Jean-Robert Viallet : "Ce qui m'a réellement sidéré c'est la violence discrète, diffuse"
Jean-Robert Viallet a réalisé "La mise à mort du travail", un documentaire en trois volets sur le monde du travail.  
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Les Echos : Pourquoi ce film ?
Jean-Robert Viallet :
Mon producteur, Christophe Nick, avait ces dernières années lancé deux grands projets d'immersion dans ce qu'il appelle les "zones de fractures de la société contemporaine". C'était "Chroniques de la violence ordinaire" et "Ecoles en France". En 2006, il m'a proposé de poursuivre cette démarche en menant une enquête et une immersion dans le monde du travail. J'y ai passé plus de deux ans. Ça donne donc "La mise à mort du travail", trois films d'environ 60 minutes chacun. Le premier, "Destruction" observe tous les indicateurs de la santé au travail qui sont dans le rouge : troubles musculo-squelettiques, stress, dépression, suicide, conflits, harcèlement. Mais il ne s'agissait pas pour nous de faire un simple constat alarmiste. Nous voulions comprendre comment et pourquoi nous en arrivons, en France, à une telle situation. C'est l'objet des deux autres films, "Aliénation" et "Dépossession", qui sont une longue plongée dans deux entreprises, l'une de services - Carglass -, l'autre industrielle - Fenwick-Linde. Pourquoi ces entreprises ? Parce qu'elle sont normales, banales, mais mondialisées et tout à fait symboliques de dizaines de milliers d'autres entreprises.
Vous avez "vécu" deux ans aux côtés de salariés et de managers. Qu'est-ce qui vous a le plus surpris ?
La question est complexe. Ce qui m'a le plus surpris, d'abord, ce sont les individus, tous niveaux hiérarchiques confondus : l'envie, le besoin de l'immense majorité d'entre eux de donner le meilleur d'eux-mêmes, d'essayer de s'investir, de tenter d'y croire le plus longtemps possible. C'est certainement que le travail pour chacun d'entre nous est essentiel. Il permet la mise à l'épreuve, de soi, le dépassement, l'apprentissage, la confrontation au monde, aux autres et, par là même, le "vivre ensemble".

Mais ce qui m'a réellement sidéré c'est la violence discrète, diffuse. C'est la souffrance de ceux qui se sentent mis sous une pression folle pour répondre aux exigences de productivité et de rentabilité de leurs entreprises et de leurs actionnaires. Dans cette histoire, les techniques de management et l'organisation du travail sont des armes parfois dévastatrices. C'est, je crois, ce que l'on démontre avec beaucoup de minutie dans "Aliénation" et "Dépossession".

Il reste une question, les dirigeants sont-ils conscients de la dangerosité des méthodes de management qu'ils appliquent ? Ou bien sont-ils dans le déni ? Les suicides récents chez France Télécom, chez Thalès, la semaine dernière, ou même chez Renault et Peugeot il y a trois ans devraient tout de même fortement questionner les entreprises et leurs directions.
Vous dressez un état des lieux assez sombre. Avez-vous le sentiment qu'une amélioration est possible, et si oui, quelles en sont les conditions ?
L'état des lieux peut effectivement paraître assez sombre ; il est malheureusement rigoureusement documenté... Quant à une amélioration, nous avons tous envie qu'elle soit possible, n'est-ce pas ? Pour ma part, je pense que le monde du travail souffre des dérives de la financiarisation à outrance de notre société. En immersion dans le monde du travail pendant ces deux ans et demi, j'avais le sentiment d'observer un monde dans lequel l'économie n'est plus au service de l'homme, mais l'homme au service de l'économie. Est-ce le monde que nous voulons ? Une amélioration est-elle possible et comment ? C'est aujourd'hui une question qu'il est urgent de poser au monde politique, car dans notre société développée et démocratique, il est honteux que le travail tue.
PROPOS RECUEILLIS PAR LAURANCE N'KAOUA, Les Echos