La cité perverse

VENDREDI, 4 DÉCEMBRE 2009 au Café du Pont Neuf,

THEME: LA CITÉ PERVERSE, RETOUR DE SADE ?

INVITÉ : DANY ROBERT DUFOUR, philosophe et auteur de la LA CITÉ PERVERSE, LIBÉRALISME ET PORNOGRAPHIE (Denoël, octobre 2009)

Dany-Robert DUFOUR n’est pas seulement philosophe et auteur d’une quinzaine d’ouvrages, mais enseigne aussi les sciences de l'éducation à l'Université Paris VIII. En outre il est directeur de programme au Collège International de Philosophie (CIP).
Il enseigne régulièrement à l’étranger, en particulier au Brésil. Les thèmes de ses recherches sont les croisements entre philosophie, politique et psychanalyse.

Parmi ces nombreux ouvrages voici seulement les quatre derniers dans lesquels il explore le monde actuel du néolibéralisme et de ses effets dévastateurs sur la psyché de l’homme moderne :

- L'Art de réduire les têtes : sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total, Denoël, 2003
- On achève bien les hommes, Denoël, 2005.
- Le Divin marché, Denoël, 2007.
- La Cité perverse, libéralisme et pornographie, Denoël, 2009.

Pourquoi avoir choisi ce thème de débat: Libéralisme ou le retour de SADE ?
Nous avons l’habitude d’entendre parler du libéralisme en relation avec le philosophe ADAM SMITH, mais il manquait un maillon essentiel, celui de la PERVERSITÉ générée par le libéralisme. Il se trouve que Sade est passé maître de la perversité, et c’est pour avoir écrit des horreurs insoutenables qu’on l’a embastillé 27 ans de sa vie, puis proscrit pendant près de deux siècles. On peut se demander où est le rapport entre cet aristocrate dépravé et le libéralisme. C’est ce que fait DR DUFOUR dans son dernier livre, un livre qui se lit comme un roman policier, tout en mettant en perspective l’histoire de la pensée concernant la LIBERTÉ et la PERVERSITÉ depuis Pascal et Saint Augustin.
En France c’est dans les années 60 qu’on a commencé à promouvoir SADE comme grand LIBÉRATEUR DES MŒURS et des pratiques sexuelles. Et ce sont des intellectuels comme Michel FOUCAULT, Georges BATAILLE, LACAN et d’autres qui se sont attachés à le remettre à l’honneur, sans doute en faveur de l’esprit de liberté de MAI 68. Ce sont toujours les intellectuels qui les premiers lèvent des tabous, mais apparemment ils ne se sont pas aperçus qu’ils ont aussi ouvert la voie à un libéralisme débridé - la récente crise financière n’en est qu’un exemple.
On est loin de l’impératif catégorique de Kant qui demande de respecter la LOI de la CITÉ. Avec l’ultra- libéralisme nous sommes plutôt dans la CITÉ PERVERSE où chacun manipule l’autre au mieux de ses intérêts. Aujourd’hui l’impératif c’est : Jouissez et éclatez-vous ! On pourrait se demander: à qui profite le crime ? A la consommation et à la vente d’objets bien formatés, bien sûr: la VOITURE , le portable dernier cri, en passant par les sex-toys ou les vidéos pornographiques, bref, des objets qui mettent en appétence et qui rapportent gros.
Mais la masse des consommateurs ne s’aperçoit même pas qu’elle se fait manipuler par des techniques de MARKETING.
Et le rapport avec Sade alors? C’est que le marquis de Sade a voulu libérer nos PULSIONS, celles-là même qui nous font acheter n’importe quoi de façon pulsionnelle. Du temps de Sade FREUD n’était pas encore né pour faire la différence entre PULSION et DÉSIR, et pour dire la nécessite de la SUBLIMATION qui transforme la pulsion en désir par le contrôle du SURMOI.

Mais ces thèses de FREUD le Viennois, ont été vite récupérées et déviées par les Américains, et en particulier par son propre neveu EDWARD BERNAYS, installé au pays de la libre entreprise. C’est lui qui a tiré partie de la découverte de son oncle en l’appliquant au MARKETING à la fois politique et économique. Pour ce qui est du marketing politique il est devenu conseiller de la CIA, et quant au marketing économique il est devenu milliardaire comme consultant/conseiller des trusts américains, à commencer par un grand fabricant de cigarettes. Pour relancer l’économie après la grande dépression de 1929, Edward Bernays a eu l’idée de faire défiler des superbes mannequins sur la 5e Avenue de New York (le 31 mars 1929), allumant les « flambeaux de la liberté » (torches of liberty), à savoir des cigarettes – en jouant sur la symbolique de la pipe. Dans un pays puritain comme l’Amérique ce n’est pas rien. Mais le tour était joué : on a vite fait d’assimiler la liberté et l’illusoire émancipation des femmes aux cigarettes. Les chiffres de vente ont décuplé. Voilà le but ultime atteint.

Plus tard pour « fidéliser les clients », autrement dit pour les rendre dépendants, on a même ajouté des additifs chimiques rendant le consommateur addict.

La Crise de 1929 et Edward Bernays ont en tout cas montré comment on peut relancer la machine capitaliste via la pornographie. Car le coup publicitaire des "torches of liberty" n’est pas autre chose, et la création des fameuses Pin-Up par deux peintres américains pour mieux vendre des voitures ou des frigos, relève de la même logique.
Le mécanisme de ce marketing publicitaire est toujours le même, mettre le consommateur en appétence – lui faire croire au BONHEUR ou à la JOUISSANCE immédiate en achetant tel ou tel produit qui évidemment ne tient pas ses promesses, mais qui le fait racheter un autre, et ainsi de suite.

Aujourd’hui la cigarette – puritanisme oblige - est remplacée par la télé, le portable, les jeux vidéos, les sites porno ou n’importe quel gadget promu comme indispensable.

Tous les secteurs de l’économie participent à cette manipulation du consommateur par les techniques du marketing, y compris les INDUSTRIES CULTURELLES – les arts plastiques, le théâtre, l’opéra, la chanson, etc. Ainsi on vend par exemple un JEFF KOONS comme le top du top de l’art néo-pop et on n’hésite pas de le faire entrer dans le château de Versailles avec ses animaux géants en plastique disneylandisés. De même on a ouvert 26 salles du Louvre au Belge JAN FABRE avec ses rats crevés, ses excréments de pigeons et autres pourritures macabres.
Autre exemple parmi tous ceux que donne DR DUFOUR : Le rappeur ORELSAN écrit une chanson où il vocifère littéralement la haine des filles. Aux protestations il répond qu’il s’agit de « l’humour au second degré » - et ça passe. Ce qui compte pour ces « artistes », c’est de faire parler d’eux, baiser les autres et faire du fric. Le cynisme rime avec perversité.

A l’inverse de l’ancien ordre moral qui nous demandait de réprimer nos pulsions, le nouvel ordre moral occidental nous incite au contraire à les exhiber, quelles qu'en soient les conséquences. Les cyniques et les pervers ont le vent en poupe. Ce qui importe, c’est de lever tous les tabous – y compris celle de la différence des sexes, autre chapitre abordé par le livre - comme a voulu le faire le marquis de Sade, et comme le font aujourd’hui nos artistes ou autres publicitaires en faisant de la jouissance un impératif catégorique.
Dany-Robert DUFOUR explique aussi ce qui peut paraître paradoxal: comment dans cette cité perverse émerge la figure du « pervers-puritain » et comment la perversité fait bon ménage avec le puritanisme.