La joie selon Spinoza

Sujet du Samedi 27 Septembre 2008 à 16H45    

PEUT-ON CONSTRUIRE LE BONHEUR DANS UN MONDE DÉSENCHANTÉ?
Comment vivre LA JOIE selon SPINOZA aujourd’hui ?
Notre invité : Antoine SPIRE, auteur, spécialiste de Spinoza, professeur de bioéthique à l’Université Populaire de Caen
 
Nous recevons aujourd’hui Antoine SPIRE qui est non seulement un admirateur de SPINOZA, mais aussi auteur d’entretiens avec les philosophes de notre temps comme J. DERRIDA, E. MORIN, P. BOURDIEU, F. GUATTARI, J.P. VERNANT, G. STEINER, ou E. HOBSBAWN.
Par ailleurs il est responsable éditorial de la collection CLAIRE ET NET aux éditions du BORD DE L’EAU, et professeur de bioéthique à l’université populaire de Caen, celle de Michel ONFRAY.
Depuis un an il est également directeur de la chaîne de télévision CINAPSTV de la TNT Ile de France où il anime trois émissions hebdomadaires , « Tambour battant » le vendredi soir à 22h30 et « Effervesciences » et «  Savoirs partagés » le samedi à 14 h et 14.30h.
En outre, il a publié deux livres sur la bioéthique co-écrit avec Nicolas Martin « Dieu aime-t-il les malades ? » et « La recherche du cancer a-t-elle échappé au tout génétique ? ».
On peut se demander pourquoi avoir recours à la philosophie de SPINOZA pour parler du BONHEUR dans un Monde DÉSENCHANTÉ qui est le nôtre. C’est parce que sa philosophie est résolument moderne et qu’il a su dépasser l’adversité par la RÉFLEXION pour aboutir à LA JOIE et au BONHEUR. Autrement dit il a été un homme heureux sans avoir eu une VIE HEUREUSE. Fils d’une famille de commerçants juifs portugais immigrés en Hollande, il perd sa mère dès son plus jeune âge. Il est chétif et d’une santé fragile et doit vivre caché et en reclus toute sa vie, parce qu’il est excommunié et persécuté d’abord par sa propre communauté juïve, puis par les théologiens et autres hommes de pouvoir de son époque qui ont jugé ses idées subversives. Son père aurait voulu faire de lui un homme d’affaires, mais lui se plaît dans le monde des idées et de la réflexion politique et philosophique. Il refuse l’héritage de son père et vit chichement dans des meublés en changeant souvent d’adresse pour échapper aux attentats. D’ailleurs il a échappé de justesse à une tentative d’assassinat. Par ailleurs il gagne sa vie en polissant des lunettes ce qui n’a pas arrangé sa maladie pulmonaire et ce qui a sûrement contribué à sa mort prématurée à 45 ans en 1677.
7 ans avant sa mort il fait paraître son TRAITÉ THÉOLOGIQUE ET POLITIQUE sans nom d’auteur et sous une fausse édition allemande. Mais on aura vite fait de l’identifier et de le dénoncer. Dans ce traité il pose la question :
 
Pourquoi le peuple se bat-il pour son propre esclavage ? Pourquoi est-il si difficile de conquérir et aussi de supporter LA LIBERTÉ ?
Notre sujet est bien : comment construire le bonheur dans un monde désenchanté ? Le monde dans lequel vivait SPINOZA n’avait rien d’un monde enchanté, il était cruel, les théologiens y faisaient la loi et la liberté d’opinion n’existait pas.
Le nôtre n’est pas gai non plus. Nous courons de crise en crise, de la crise financière avec les bourses qui s’effondrent à cause de la spéculation, la crise de l’emploi avec des vagues de licenciements quotidiens, et la crise du couple et de la famille avec un taux de divorce en constante augmentation.
Cependant on nous dit : Eclatez-vous ! Jouissez sans entraves ! Gâtez-vous parce que vous le valez bien !
L’époque est résolument à la prescription de l’hédonisme.
Même si Spinoza n’est pas un hédoniste, il est cependant un philosophe du bonheur qui ne sépare pas l’épanouissement du CORPS de celui de l’ESPRIT. Il s’est explicitement opposé à l’ASCÉTISME et aux doctrines morales et religieuses.. Il s’est occupé de la VIE et non de la MORT. La promesse d’un PARADIS n’est pour lui qu’un LEURRE, une SUPERSTITION, dont se servaient les TYRANS pour maintenir le peuple ignorant dans une SERVITUDE VOLONTAIRE.
Le refus de l’héritage de son père en dit long sur la philosophie de Spinoza qui est une philosophie de la liberté et de l’indépendance par rapport à une pensée dominante. Pour lui s’attacher aux biens matériels c’est devenir esclave de ses ENVIES. Et l’ENVIE est pour Spinoza une PASSION TRISTE, tout comme la haine et le ressentiment dont il faut se libérer. C’est donc la LIBERTÉ dont il fait le pivot de sa philosophie du BONHEUR. Il faut arriver à maîtriser les passions tristes qui ne font qu’entraver les forces vitales qu’il appelle LA PUISSANCE d’EXISTER. En fait il a pensé le DÉVELOPPEMENT DE SOI avant la lettre. Comment y arriver ? Par la Connaissance et la réflexion. Il ne nie pas les plaisirs du CORPS- du moment qu’ils ne deviennent pas des passions ou des ADDICTIONS – et du moment qu’on les associe à ceux de l’ESPRIT. C’est grâce à l’effort, le CONATUS, qu’il faut déployer toutes les potentialités de son existence. Spinoza nous invite don à une véritable CONSTRUCTION DE SOI chère à des philosophes contemporains comme Michel Onfray. Pour mener à bien cette construction de soi il faut aller chercher les MOTIVATIONS au plus profond de soi.
Pour Spinoza la motivation profonde était certainement combattre les forces répressives de son époque. Il avait assisté à l’assassinat de ses protecteurs républicains, les frères de WITT, sur la place publique de La HAYE, et il a consacré sa vie à l’écriture de cette ETHIQUE sans grand espoir de la voir publier de son vivant, car il savait qu’il risquait le même sort que les frères deWITT. Mais cela ne l’a pas conduit à la résignation. Il devient un homme heureux, parce qu’il donne un SENS à sa vie, aussi parce qu’il cultive l’AMITIÉ.
 
DONNER UN SENS à notre vie c’est ce qui nous manque le plus dans nos vies stressées et conditionnées par mille facteurs extérieurs à nous-mêmes. Or c’est le DÉSIR le plus profond que tout homme peut avoir.
Spinoza nous dit donc : devenez acteur de votre vie, libérez – vous des aliénations matérielles et sociétales auxquelles vous êtes soumis, ou mieux, auxquelles nous nous soumettons.
Car le monde est bien construit par les hommes, il nous appartient donc de le transformer s’il ne nous rend pas heureux.
C’est seulement quand on vit en adéquation avec soi-même et avec son DÉSIR le plus profond qu’on peut se sentir heureux. C’est ce que nous dit SPINOZA, mais aussi le docteur FREUD,
Le spinozisme est donc une philosophie existentielle qui s’adresse à tous et peut être utile à tous.