La propriété, chacun pour soi

Samedi 5 Sept. 2009 à MY BOAT, 14H15

LA PROPRIÉTÉ, CHACUN POUR SOI ?
INVITÉ : , Docteur en sciences économiques et maître de conférences à l'Université Paul Valéry de Montpellier III.
Ses principaux thèmes de recherche portent sur l'économie sociale et solidaire, en particulier la finance solidaire.
Il est auteur de plusieurs ouvrages dont
 « Associations et coopératives. Une autre histoire économique », Paris, Érès, 2007.
Et le livre qui est le thème de cette rencontre-débat :
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La Propriété. Chacun pour soi ? (Paris, Larousse, coll. « Philosopher », juin 2009).
 
Ce livre est une mise en perspective riche et claire du sujet de la propriété avec des éléments d’explication sur la crise actuelle et les enjeux futurs.
 
En philosophie on est habitué aux PARADOXES, et la notion de PROPRIÉTÉ ne fait guère exception, elle peut signifier le meilleur et le pire. Depuis la DÉCLARATION DES DROIT UNIVERSELS DE L’HOMME de 1789, elle passe pour un droit sacré et fondamental, et elle a certainement contribué à augmenter le niveau de vie des gens. Mais elle est aussi un moyen de domination, voire d’exploitation et elle creuse les inégalités sociales. La crise actuelle l’a bien montré.
 
Selon le philosophe ADAM SMITH c’est l’intérêt individuel – donc la propension de devenir propriétaire ou l’appât du gain - qui fonde la richesse des nations, et avant lui au 18ème siècle le médecin Mandeville a même proclamé que les VICES PRIVÉS seraient à la base des VERTUS PUBLIQUES, autrement dit si tous les gens suivent leur instinct « naturel » de s’enrichir, les nations se porteraient très bien.
Jean-Jacques ROUSSEAU, le philosophe romantique, met au contraire l’accent sur le bien public quand il dit: « Rappelez-vous que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ».
Mais la terre n’est plus un bien public. Et les pauvres en souffrent. Au Mexique les paysans « Sans Terre » qui ont dû céder leurs lopins de terre aux propriétaires fonciers, les réclament pour subvenir à leurs besoins. Et en CHINE où le droit de propriété privée n’est devenu légal qu’en 2007, des populations entières sont maintenant expropriées et déplacées pour céder la place à des gratte-ciel modernes.
 
Le débat est donc toujours vif entre les défenseurs du « Tout Public » et ceux du « Tout Propriétaire ».
 
Si Mandeville ou Adam Smith avaient raison et que les vices privés faisaient vraiment les vertus publiques, autrement dit si l’appât de gain non contrôlé des individus devait vraiment enrichir les nations, il n’y aurait pas eu la crise actuelle. Les chantres de la déréglementation nous ont martelé leurs thèses selon lesquelles la libre concurrence augmenterait les niveaux de vie, tout en se basant toujours sur Adam Smith et sa «main invisible du marché ». Mais plus on déréglemente, moins il y a de protections sociales et plus les salaires baissent. Comment alors écouler la production de biens et de services dans des pays à bas salaires où le pouvoir d’achat diminue ? On est donc entré dans une crise structurelle de surproduction/sousconsommation à laquelle on a essayé de remédier par le crédit hypothécaire, les fameux subprimes, en tout cas aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. C’est là où la bulle financière a éclaté contaminant toutes les autres économies grâce à la mondialisation.
 
La crise actuelle est bel et bien une crise de la propriété privée. Car les salariés sont devenus des « salariés rentiers » ou actionnaires. Tout le système des retraites dans les pays anglo-saxons est fondé sur les fonds de pension, les salariés achètent des actions pour financer leur retraite. Ces fonds de pensions sont gérés par des investisseurs institutionnels qui, pour financer les entreprises, exigent un taux de rentabilité de 15%. D’où les compressions de personnel, la pression sur les salaires et les délocalisations des entreprises dans des pays où la main-d’œuvre est moins chère. Dans ce monde globalisé il n’y a donc non seulement rivalité entre les entreprises mais aussi entre les salariés des pays riches et les pays émergeants.
 
Voilà pour le chapitre sur LA CRISE écrite dans un langage simple et limpide.
 
L’autre point important abordé par C. Ferraton est la PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE.
 
Aujourd’hui le droit à la propriété ne concerne plus seulement les marchandises et les biens matériels, il s’étend aussi aux BIENS IMMATÉRIELS et à la PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE.
D’où la bataille autour des produits culturels comme la musique, les films, la littérature ou la médecine. GOOGLE est sur les rangs et propose de mettre toute la Bibliothèque de France sur internet. En même temps le gouvernement français veut interdire le droit de téléchargement pour protéger le droit d’auteur. Ce qui était LIBREMENT PARTAGÉ auparavant tombe donc dans le domaine de la propriété privée.
 
Idem pour la RECHERCHE. Les laboratoires privés « achètent » de plus en plus de chercheurs. La recherche est en voie de devenir une propriété privée. La libre concurrence qui est censée stimuler la créativité et l’innovation, la freine en réalité. Car les laboratoires se livrent une véritable « guerre des brevets » en déposant de plus en plus de brevets, pour faire ensuite des procès à leurs concurrents, lorsqu’ils utilisent leurs connaissances brevetées.
 
 Le meilleur exemple de la nocivité de cette « guerre des brevets » est celui des industries pharmaceutiques qui ont découvert les médicaments pour lutter contre le SIDA mais se sont ensuite opposées à la production de médicaments génériques meilleur marché en AFRIQUE DU SUD. Il est clair qu’avec la mainmise des grandes entreprises des pays du Nord sur la recherche ou les ressources naturelles, les pays du Sud seront perdants.
 
Un autre exemple sont les OGM et la « frénésie appropriative » des grands semenciers comme Monsanto. Nous avons vu le formidable documentaire «  » aux Rencontres et Debats Autrement avec comme invitée Marie-Monique ROBIN (vous rubrique CINE-DÉBAT, thèmes traités). En brevetant les semences, Monsanto a obligé les paysans en Amérique latine, en Inde ou en Californie d’acheter les leurs à chaque nouvelle saison. L’enjeu économique est de taille : c’est d’avoir le monopole de la nourriture dans le monde.
 
L’économie appropriative s’étend donc aujourd’hui au savoir, au vivant, aux ressources naturelles et à la biodiversité. Ce ne sont plus que des marchandises. L’extension du « tout propriétaire » à la propriété intellectuelle comporte donc des dangers certains.
 
Pour conclure Cyrille Ferraton montre aussi qu’en face du monde marchand de la propriété privée il existe un monde non marchand INVISIBLE qui n’est pas pris en compte par les statistiques (sujet de notre prochaine séance du 16 septembre avec Valérie Charolles, jeune philosophe qui travaille à la Cour des Comptes, auteure de « Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ?» ).
 
Le monde NON MARCHAND INVISIBLE c’est p. ex. le travail domestique pris en charge essentiellement par les femmes, ou tout le secteur du BÉNÉVOLAT, le travail GRATUIT comme le nôtre p.ex., dont le PIB ne tient pas compte, parce que sa seule mesure est l’argent. Pourtant le secteur non marchand est un important créateur de richesses et de lien social. Voilà un enjeu politique pour l’avenir : la reconnaissance du domaine non marchand comme producteur de richesse.