Pourquoi la haine de la psychanalyse ?

Sujet du Mercredi 25 février 2009 à 19H15

POURQUOI LA HAINE DE LA PSYCHANALYSE ?
L’HOMME NEUROÉCONOMIQUE – UN NOUVEAU MODÈLE?     
 
Notre invité ROLAND GORI est psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique et psychanalyse à l’Université d’Aix-Marseille, auteur avec Marie-José Del Volgo de « EXILÉS DE L’INTIME » éditions DENOÊL, 2008
Il est président d’une association européenne de recherches et d’enseignement en psychopathologie clinique et psychanalyse.
Par ailleurs il est l’initiateur de l’APPEL des APPELS, à savoir des collectifs constitués par les acteurs sociaux dans la santé, la recherche, l’éducation, la culture, la justice.
Il espérait réunir une centaine de signatures, mais à ce jour il en a recueilli 70 600. On peut parler d’un phénomène de société. Ces acteurs sociaux ont témoigné le 31 janvier de ce qui se passe dans leurs métiers dont les missions se sont petit à petit transformées en prestations ou services rendus et en dispositifs de servitude.
Le modèle décrit par Roland Gori dans le secteur de la santé (EXILÉS DE L’INTIME ) opère de la même façon dans les autres secteurs de la société.
 La deuxième journée de témoignages venant de tous ces secteurs aura lieu dimanche 22 mars à Paris.
 
 
BIBLIOGRAPHIE :
Roland Gori et Marie-José Del Volgo, « EXILÉS DE L’INTIME . La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique» éditions DENOËL, 2008
Roland Gori., Pierre Le Coz, 2006 « L’Empire des coachs Une nouvelle forme de contrôle social », Paris, Albin Michel. L’idéologie néo-libérale est ici lisible dans son projet de réduction du sujet à l’entrepreneur de sa propre existence pensée en termes d’investissement et de rentabilité, mais alors que deviennent l’inconscient, les souffrances psychiques et la poétique du sujet ?
Roland Gori, Del Volgo M.J., 2005, « La santé totalitaire Essai sur la médicalisation de l’existence ». Paris, Denoël. (Ouvrage proche de la pensée de Foucault)
Roland Gori, « Logique des passions », Paris, Denoël. Flammarion-Poche, 2006
 
POURQUOI LA HAINE DE LA PSYCHANALYSE ?
 
La réponse est simple et complexe à la fois. Une psychanalyse prend du temps, elle s’inscrit dans la durée, elle est la confrontation de l’homme avec ce qu’il a de plus intime. Mais à notre époque de la VITESSE, du RETOUR SUR INVESTISSEMENT et de la PERFORMANCE on a plutôt tendance à transformer les psychologues en COACHs et SUPER-ENTRAÎNEURS de l’intime. Ils deviennent les« MANAGERS DE L’ÂME », afin d’adapter le PATIENT – transformé en CLIENT - aux exigences de la société néo-libérale.
Exit l’homme PROUSTIEN qui avait le temps de se consacrer à son intimité, l’homme ouvert à la connaissance de lui-même, au « SOUCI DE SOI ». Ce modèle de l’homme proustien est désavoué par notre culture au profit d’un nouveau modèle, celui de l’HOMME NEURO-ÉCONOMIQUE..
D’où le triomphe des TCC, des thérapies cognitivo – comportementales, réputées plus courtes, moins coûteuses et plus efficaces que le long travail psychanalytique. Mais cette culture médico-économique tend à réduire l’humain à la somme de ses comportements. La « souffrance psychique «  devient alors « trouble de comportement » qu’on cherche d’ailleurs à dépister dès le plus jeune âge, en somme dès le berceau.
D’où un autre appel de Roland Gori en réponse à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant qui avait pour mot d’ordre « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans ». 
Quel est donc ce nouveau modèle de l’homme neuro-économique ? C’est un individu fonctionnant comme une micro-entreprise. Cet individu est conçu comme détenteur d’un capital qui est son corps qu’il doit rentabiliser et faire fructifier selon une logique compétitive. Car chaque individu est mis en concurrence avec ses semblables. Pour se faire une place sur ce marché ou simplement survivre il doit intégrer les normes à la mode : réactivité, flexibilité, mobilité. Chacun devient entrepreneur de lui-même et gérant de sa santé. Dans une société d’EXPERTISE GÉNÉRALISÉE tout devient affaire « de neurones, d’hormones, ou de stratégie logico-mathématique » - et gare aux DYSFONCTIONNEMENTS !
La question est cependant si ce nouveau modèle encourage la RESPONSABILISATION de chacun, libre de gérer son corps, ou s’il nous entraîne plutôt dans une sorte de pathologie de la performance.
La question est aussi :
Que deviennent la parole et la réalité psychique sous l’injonction d’un tel modèle ?
Il est évident que la PSYCHANALYSE est complètement à rebours de ce nouveau paradigme gestionnaire de l’homo économicus
d’une part en ce qu’elle libère la PAROLE dans une société qui fonctionne plutôt par IMAGES, où chacun veut donner la meilleure image de soi ,
d’autre part en ce qu’elle fait l’éloge du conflit intérieur, 
et aussi en ce qu’elle nous confronte avec le DÉSIR et LA MORT.
La psychanalyse est une certaine philosophie du SOUCI DE SOI, à ne pas confondre avec le NOMBRILISME, car le but de toute analyse est de construire un INDIVIDU ÉTHIQUE ET RESPONSABLE qui cherche à s’impliquer dans la civilisation qu’il traverse.
Il est clair qu’ elle sera mise à mal dans une société néolibérale avec son nouveau modèle de l’homme neuro-économique.
D’où vient ce modèle tentaculaire qui s’installe insidieusement sous nos yeux, qui nous façonne jusqu’à l’intime, qui formate notre manière de penser et notre relation aux autres ?
La réponse est dans ce livre de Roland GORI et de Marie-José Del Volgo : « EXILÉS DE L’INTIME » qui éclaire toutes les facettes de cette nouvelle alliance de la médecine et de l’économie.
Exemple de l’homme conçu comme une micro-entreprise à rentabiliser évoqué par R. Gori pendant le débat : le refus d’une assurance de prendre en charge la chimiothérapie d’un patient à qui elle propose au contraire un SUICIDE ASSISTÉ. (« Nous vous payons pour mourir, pas pour vivre. »)