Pourquoi travaillons-nous ?

Sujet du Vendredi 17 avril 2009 à 19H15

POURQUOI TRAVAILLONS-NOUS ?


Notre invitée: DANIÈLE LINHART, sociologue, directrice de recherches au CNRS, auteure de « TRAVAILLER SANS LES AUTRES ? » éditions du Seuil, 2009, a dirigé l’ouvrage collectif « POURQUOI TRAVAILLONS-NOUS ? » éditions ÉRÈS, « 2008, LE TRAVAIL NOUS EST COMPTÉ », collection Recherches, 2005

A la question POURQUOI TRAVAILLONS-NOUS ? on répondra le plus souvent : « Pour gagner notre vie ». Certes, mais on peut rétorquer comme en Mai 68 : « POURQUOI PERDRE NOTRE VIE À LA GAGNER ? » Car il est évident que le travail en se raréfiant est devenu source de SOUFFRANCE, de STRESS et de RIVALITÉ plutôt que de LIEN SOCIAL.
Un de nos invités précédents, Christophe DEJOURS, psychanalyste, chercheur et professeur au CNAM, a écrit un livre il y a déjà vingt ans devenu bestseller: , où il résume ce qui ressort de ses enquêtes de terrain dans les entreprises privées et publiques - tout comme le fait DANIÈLE LINHART depuis des années.
La question est : Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi y a –t-il souffrance au travail, alors qu’il est censé de nous épanouir ?
Un bref rappel historique suffit pour comprendre à quel point la conception du travail a évolué dans l’histoire de notre civilisation. Elle s’est radicalement transformée au cours des siècles. Pendant toute l’antiquité greco-romaine le travail est considéré comme AVILISSANT, tout juste bon à être délégué aux ESCLAVES - et aux FEMMES dans leur gynécée. Les hommes de la CITÉ, ou plutôt les élites, se sont consacrés eux à la noble tâche de PENSER, de DISCOURIR et de prendre en mains les affaires de la CITÉ .
Le christianisme n’a pas changé grand’ chose à cette répartition des tâches avant le Ve siècle, lorsque SAINT BENOÎT décrète que le travail conduit à Dieu, inventant ainsi la SERVITUDE VOLONTAIRE.
Puis il faut attendre la révolution industrielle au 19e siècle pour voir le travail devenir véritable moteur de nos sociétés. C’est le philosophe anglais ADAM SMITH qui le premier élabore un concept d’économie politique en écrivant LES RICHESSES DES NATIONS. Il nous fait comprendre que le travail et l’argent sont gouvernés par L’INTÉRÊT. C’est donc seulement depuis la révolution industrielle que le travail structure nos sociétés.
Arrive alors une autre révolution au début du siècle dernier, celle de Freud avec sa découverte de l’inconscient et du SURMOI qui est à l’origine de la SUBLIMATION. Et que serait le travail sans la sublimation ?
Comment expliquer autrement qu’une ouvrière travaillant à la chaîne chez MOULINEX est fière d’avoir participé à la fabrication de la CAFETIÈRE Moulinex? C’est ce que nous avons vu dans le film de Jean-Michel CARRÉ « » (à lire dans la rubrique ciné-débat sur ce site).
Le plus souvent nous cherchons donc autre chose dans le travail qu’un simple gagne-pain. Nous y cherchons aussi un statut social et une RECONNAISSANCE pour tout ce temps passé à travailler.
Il y a toujours une fierté du travail, même si elle passe par l’image de marque de la « boîte » pour laquelle nous travaillons. Et les DRH et autres experts du management moderne l’ont bien compris en promettant aux salariés le bonheur dans l’entreprise. Les slogans de recrutement à la mode le prouvent : « Faites-vous plaisir »… en rejoignant nos équipes, « Épanouissez-vous ! », etc.
Cependant la réalité du terrain est tout autre. Il y a une telle pression pour obtenir les meilleurs résultats, une telle concurrence entre les salariés, un tel empiètement sur la vie privée que le lien social ou même souvent la vie de famille passent à la trappe. Les fléaux actuels du travail sont les ÉVALUATIONS permanentes ou encore les fameux « PÔLES D’EXCELLENCE » qui misent sur la concurrence entre les salariés pour les dresser les uns contre les autres.
La multiplication des SUICIDES sur les lieux de travail – en France et partout en Europe – est une des conséquences de cette pression excessive. Les suicides révèlent la SOUFFRANCE au lieu de L’ÉPANOUISSEMENT promis, ils montrent qu’on peut mourir au travail ou de son travail, comme on peut mourir de ne pas avoir du travail.
Et tout cela pose à nouveau la question : Pourquoi travaillons-nous, pour quelle finalité ? A regarder de près, n’est-ce pas in fine pour augmenter sans cesse la productivité et les marges bénéficiaires de l’entreprise ? Et quand les bénéfices vont bien l’entreprise est DÉLOCALISÉE dans un pays où la main-d’œuvre est moins cher. Nous en avons des exemples tous les jours.
Le paradoxe du travail tel qu’il fonctionne aujourd’hui, c’est qu’il peut nous CONSTRUIRE comme il peut nous DÉTRUIRE. Les CYNIQUES en tous genres jouent de cette réalité-là pour imposer une organisation du travail qui rend fou à force d’injonctions contradictoires : « Soyez autonomes et créatifs ! » nous dit-on, mais surtout : « Faites du chiffre, soyez performants ! » - sans parler de la pression sur les salaires et les heures supplémentaires non payées, pour être en fin de compte licencié pour cause de délocalisation, exemple CONTINENTAL, etc.
La crise actuelle a au moins ceci de positif : elle montre que LE ROI EST NU. On comprend enfin l’absurdité de ce système basé sur la recherche effrénée de richesses qui ne profite qu’à une MINORITÉ.
Quant au TRAVAIL DES PAUVRES dans les pays émergents il leur sert tout juste à ne pas crever de faim (« Let’s make money », l’excellent documentaire d’Erwin Wagenhofer arrivé sur nos écrans, le met en évidence). Et en plus les pauvres se battent pour avoir du travail, puisqu’il n’y en a pas pour tout le monde.
Cette raréfaction du travail fait non seulement baisser les salaires mais engendre aussi la désolidarisation entre salariés.
Danièle Linhart en donne de nombreux exemples dans son livre TRAVAILLER SANS LES AUTRES ? Les salariés du secteur privé sont dressés contre ceux du secteur public, le personnel en CDI contre celui en CDD, etc.
Le travail est cependant un enjeu essentiel de la DÉMOCRATIE puisqu’il nous concerne tous. Des questions telles que  « Pourquoi travaillons-nous ? », « A quoi sert l’économie ? » devraient être débattues en public. Car à quoi bon faire des progrès techniques et scientifiques si une majorité en est exclue, si nous détruisons nos excédents pendant que d’autres meurent de faim ?
Pour sortir de la spirale TRAVAIL/CONSOMMATION ou PRODUCTION/CONSOMMATION, il faudrait savoir ce que nous voulons. Si le travail ne nous rend pas heureux et la consommation non plus, il faudrait peut-être inventer d’autres modèles de vie. Tout commence par les bonnes questions, et Danièle LINHART la pose dans son livre : « Pourquoi travaillons-nous » ?