Psychanalyse de l'homme actuel

Vendredi 16 Avril 2010
Mairie du 2e arrondissement, 8, rue de la Banque, 75002 PARIS
 
INVITÉ : Christian GODIN, philosophe

THÈME: PSYCHANALYSE DE L’HOMME ACTUEL
DE LA SOCIÉTÉ DU ZAPPING A L’HOMME MORCELÉ ?
Christian Godin est philosophe et maître de conférence à l'Université Blaise Pascal de Clermont –Ferrand. Connu du grand public pour son best-seller La Philosophie pour les Nuls (First, 2e édition 2007), il est en réalité l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont une somme philosophique (La Totalité, 7 volumes, éditions Champ Vallon, 1997-2003)
Il nous fait l’honneur de venir pour la 4e fois aux RENCONTRES ET DEBATS AUTREMENT, la première fois à nos débuts il y a 3 ans dans le petit café AROBASE du 13e arrondissement, puis au Café de la Grande Bibliothèque, la 3e fois au Café de la Mairie Place St.Sulpice pour la sortie de son livre Le Triomphe de la Volonté, et aujourd’hui c’est à l’occasion de la parution de son essai LE PAIN ET LES MIETTES, PSYCHANALYSE DE L’HOMME ACTUEL, paru aux éditions  Klincksieck en avril 2010.
Le débat de ce soir s’inspire du sous-titre de son nouvel ouvrage:
 
PSYCHANALYSE DE L’HOMME ACTUEL,
puis
DE LA SOCIÉTÉ DU ZAPPING A L’HOMME MORCELÉ ?
 
ZAPPING à l’origine veut dire TUER - tuer le temps, mais aussi les figures sur l’écran de la TV ou de l’ordinateur avec un simple click – rien que cela donne une impression de toute-puissance à l’individu devant sa machine. Mais en même temps il se sent frustré, car inquiet de rater quelque chose sur d’autres chaînes ou d’autres sites où il se passe peut-être des choses intéressantes. L’homme moderne voudrait tout avoir, tout savoir et être partout à la fois. Alors qu’en réalité il n’attrape que des BRIBES de SAVOIR, des miettes justement, ou des informations morcelées, morcelé comme il l’est lui-même. Car tout voir rend aveugle. Trop d’images tuent l’image, trop d’informations tuent l’information. Si tout s’équivaut - les choses essentielles et les détails – alors tout s’annule. Pour tirer profit du flux continu des informations il faut savoir les hiérarchiser et sélectionner. Bref, SAVOIR N’EST PAS COMPRENDRE.
Mais l’homme actuel – c’est la thèse de Christian Godin – est en perpétuel déséquilibre entre le DÉSIR DE TOUT – LE PAIN – et l’impression de n’être RIEN DU TOUT, une MIETTE.
 
Des sites comme FACEBOOK ou TWITTER donnent l’illusion de tout embrasser, de tout suivre en temps réel, de balancer son opinion sur les évènements à l’autre bout de la planète, comme sur la dernière photo mise en ligne par un ami le plus souvent virtuel que vous n’avez jamais vu en réalité. Ce qui compte c’est d’avoir le plus grand nombre d’amis, car plus vous en avez, plus vous êtes VISIBLE et RECONNU sur ces sites. Le nombre de commentaires, de votes ou de liens que vous suscitez décide de votre notoriété dans le monde virtuel. Exit l’ami UNIQUE, comme l’était autrefois LA BOÉTIE pour MONTAIGNE.
L’objectif sur FACEBOOK ou TWITTER, qui veut dire « gazouillement », est d’attirer l’ATTENTION du plus grand nombre de suiveurs ou « followers ».
 
En fait INTERNET est un supermarché idéal où tout paraît essentiel. L’internaute vit dans le fantasme qu’il est au courant de tout, qu’il est branché, que tout est à sa disposition, le savoir, l’évènementiel aussi bien que les partenaires sexuels. Tout CHOIX devient un calvaire, puisqu’il implique l’exclusion de tous les autres possibles. D’où le perpétuel balancement de l’homme moderne entre mégalomanie et frustration que Christian Godin détecte dans toute une série d’autres phénomènes de notre temps.
 
Prenons le zapping touristique. Les agences de tourisme font croire qu’on peut posséder le monde entier par des circuits touristiques qui sont autant de sauts de puces entre Londres, Venise, Rome ou Heidelberg. En fait elles obéissent à la même logique que les programmes de télévision ou les supermarchés avec leurs étalages. Elles créent le désir par le fameux neuromarketing avec un impact direct sur le cerveau disponible du consommateur - mais au bout du compte - ou à la fin des courses - vous en sortez frustré, parce que vous ne pouvez pas tout absorber ou tout digérer.
 
La fragmentation ou le morcellement de l’homme actuel se reflète aussi dans la disparition de la figure du SAVANT d’autrefois, tel que Newton, Einstein ou Pasteur, aujourd’hui remplacée par une multitude de CHERCHEURS qui ne disposent plus que d’un SAVOIR EN MIETTES. Pour se profiler les uns par rapport aux autres – car ils sont bien sûr mis en concurrence – ils diffusent la moindre de leurs publications et activités sur internet. Mais bien sûr la quantité ne garantit ni qualité ni cohérence. Et le cloisonnement des sciences en autant de chasses gardées exclut toute multidisciplinarité qui serait pourtant nécessaire. Il faut croire que cela est voulu par nos politiques qui le plus souvent se contentent de rapports d’experts et considèrent que de trop vastes connaissances constituent au contraire des entraves à la prise de décision.
 
Un autre exemple significatif de nos vies en miettes est le TRAVAIL.
La stabilité des postes de cadres aujourd’hui varie entre 1 et 4 ans. Les postes de travail intérimaire ou saisonnier se multiplient. Il devient difficile d’avoir une activité suivie et cohérente. L’homme d’aujourd’hui doit être flexible, mobile et disponible à volonté. On ne doit plus vivre que dans le « présent ». Tout enracinement est à éviter ou même à empêcher.
 
Il n’est pas étonnant que les loisirs comme antidote au travail sont alors survalorisés et vécus comme une ÉVASION. On rêve d’une « autre vie », et d’ailleurs on peut s’en inventer une sur des sites comme , tout simplement en créant son double, à savoir son propre avatar doté de toutes les qualités qu’on a rêvé d’avoir et à qui on fait faire des expériences fictives.
 
Il est clair que le diagnostic de l’homme actuel dressé par Christian Godin n’est pas gai, mais il reflète bien des réalités vécues par nous tous. Ne sommes-nous pas quelque part des électrons libres jetés dans une société où le rapport au collectif a quasiment disparu ? Et faisons-nous assez d’efforts pour reconquérir cette cohérence perdue ?
Pour sauver l’honneur de l’internet et des internautes, l’auteur cite quand même l’exemple de l’Iran ou d’autres régimes dictatoriaux, où les internautes jouent un rôle essentiellement positif en contournant la censure par leurs images et leurs informations mises en ligne, ce qui est insupportable pour des dictatures.
 
Il faut aussi rappeler que tous les philosophes contemporains n’ont pas la même analyse des nouvelles technologies.

A la différence de Christian Godin, un autre de nos invités précédents, Bernard STIEGLER, mise plutôt sur les apports des nouvelles technologies où il voit l’émergence une nouvelle économie de la