La manipulation

CAFÉ DE LA MAIRIE,

Vendredi 17 Octobre 2008 à 20H

EXTENSION DU DOMAINE DE LA MANIPULATION, DE L'ENTREPRISE A LA VIE PRIVEE
NOTRE INVITÉE: Michela MARZANO,
Philosophe, chercheuse au CNRS, auteure de nombreux ouvrages, le dernier ayant paru le 7 octobre chez Grasset : Extension du domaine de la manipulation.
De l’entreprise à la vie privée
Michela Marzano est une philosophe franco-italienne de 38 ans. Elle est docteur en philosophie et chercheuse au CNRS dans l'unité de recherche du CERSES (Centre de Recherche Sens, Éthique, Société), à l'Université Paris V. Sa spécialité de recherche est la philosophie morale et politique. Elle est aussi spécialiste du CORPS (3 ouvrages).

Un grand hebdomadaire l’a introduit dans le gotha du pouvoir intellectuel en France en mettant sa photo à la une de son journal du 9-15 octobre 2008.
Bibliographie
Penser le corps, PUF, 2002
La pornographie ou l'épuisement du désir, Buchet-Chastel, 2003
La fidélité ou l'amour à vif, Buchet-Chastel, 2005
Alice au pays du porno (avec Claude Rozier), Ramsay, 2005
Le Corps: Films X : Y jouer ou y être, entretien avec Ovidie (actrice du film porno) Autrement, 2005
, JC Lattès, 2006
Je consens, donc je suis... Éthique de l'autonomie, PUF, 2006
Philosophie du corps, PUF, 2007
Dictionnaire du corps, PUF, 2007
L'ÉTHIQUE APPLIQUÉE, PUF,"Que sais-je ?", 128 pages, 8 €., Octobre 2008
 
Et le livre qui nous intéresse ici :
Extension du domaine de la manipulation. De l’entreprise à la vie privée
Nous sommes d’autant plus contents de recevoir M.M. dans sa qualité de philosophe, parce que les philosophes se sont peu penchés sur le langage ou le discours managérial qu’ils ont considérés trop pauvre ou trop spécialisé.
Pourtant ce discours a déjà imprégné notre vie et notre langage avec un impact considérable. Sur des sujets similaires - l’Entreprise et le management - nous avons reçu ici CORINNE MAIER à propos de son livre «» ainsi qu’ANTOINE DARIMA qui a écrit un «  POUR REUSSIR EN ENTREPRISE, avec tout le mépris et la cruauté que cette tâche requiert » .
Tous deux sont licenciés ou démissionnaires de leurs entreprises. Corinne Maier s’est reconvertie dans la psychanalyse et A. Darima court après des boulots alimentaires.
Puis en été nous avons reçu le philosophe Roger-Pol Droit pour son roman « . » adapté en pièce de théâtre, ainsi que le psychanalyste  Roland Gori pour son livre «  LES EXILÉS DE L’INTIME ». Le débat a porté sur le « MANAGEMENT DES ÂMES », autrement dit sur le coaching. Nous allons d’ailleurs essayé de faire jouer la pièce une autre fois, la problématique en vaut la peine.
Mais c’est la première fois que nous recevons une philosophe qui a analysé le discours de ces nouveaux sophistes, à savoir les managers, avec leur langage creux et pourtant très efficace, puisqu’il pénètre notre langage quotidien et par conséquent notre manière de penser.
« Après le temps des EGLISES et des NATIONS, voici advenu le temps des ENTREPRISES », disait-on dans les écoles de commerce dans les années 90. Elles ont dû faire elles aussi leur mutation après mai 68 et la révolution anti-autoritaire, en remplaçant le modèle de l’entreprise paternaliste par un modèle de management participatif. On a alors inventé la DPO, la délégation participative par objectifs, en associant les salariés aux objectifs de l’entreprise, tout en leur promettant déjà leur ÉPANOUISSEMENT personnel. Le travail était encore considéré comme un instrument pour accéder aux biens de consommation, alors qu’aujourd’hui il est devenu UNE FIN EN SOI.
Par le travail et grâce à l’entreprise les sophistes du management nous promettent bonheur et réussite – comme si le bonheur passait obligatoirement par la réussite qui peut d’ailleurs signifier autre chose pour chaque individu. Il suffit, nous disent-ils, de suivre leurs recettes et surtout d’avoir CONFIANCE EN SOI. C’est la clé pour réussir sa vie professionnelle, sa vie conjugale et tout le reste.
Et plus ces recettes de cuisine appliquée à la VIE sont simples, plus elles marchent.
Comment s’imposer dans son travail ?
Comment se faire des amis en dix leçons ? (selon Dale Carnegie) etc.
Ils vous disent : votre compétence ne suffit plus, il faut savoir se vendre, s’imposer.
Ils vous veulent autonomes, authentiques, gagnants.
L’ennui c’est qu’ils vous disent une chose et son contraire.
Ils veulent que le salarié soit autonome dans son travail tout en lui donnant des objectifs indiscutables à remplir. Comment faire pour être en même temps autonome et soumis aux objectifs de l’entreprise ?
Conséquence : le cadre travaillera sur ses dossiers le soir, à la maison, en WE. De toute façon il doit rester disponible en permanence, accessible par portable ou mail interposés. Les nouveaux managers ont remplacé le taylorisme par une disponibilité 24h sur 24. L’ADDICTION au travail est devenue la nouvelle pathologie de notre époque, et il s’agit là d’une nouvelle forme de servitude volontaire détecté par LA BOÉTIE déjà au 16e siècle.
Et si le salarié, malgré tous ses efforts, échoue, ça sera alors de sa faute, puisqu’il est libre et autonome. Il aura donc tendance à croire qu’il est incapable. Les dépressions ou pire les suicides au travail en sont souvent la conséquence. Le sociologue Alain EHRENBERG s’est penché sur ce phénomène dans « LA FATIGUE D’ETRE SOI » où il explique les nouvelles dépressions justement par la crainte des individus de ne pas être à la hauteur de tous ces nouveaux paradigmes : liberté, autonomie, responsabilité.
A l’inverse de ceux qui échouent il y a cependant ceux qui réussissent - peu importe les moyens – et qui deviennent les nouveaux héros de notre époque. M.M. rapporte l’exemple de la grande entreprise ENRON, 7e entreprise américaine, dont le PDG a été adulé pour son « charisme ». Et pourtant ENRON a fait faillite à cause précisément des malversations de ce PDG « si charismatique ». s’était pourtant doté d’une charte éthique en béton affichant sa responsabilité sociale, s’engageant dans le développement durable, etc. Il faut croire que les mots ne sont plus que de la poudre aux yeux, qu’elles ne servent plus qu’à améliorer l’image de marque d’une entreprise.
Autre exemple de « réussite » : Silvio BERLUSCONI qui s’est fait élire pour la 3e fois en Italie. Les gens lui font confiance, parce qu’il a su développer un empire. S’il a su sauver une entreprise on le croit aussi capable de sauver un pays.
La logique de l’entreprise et son langage managérial commence aussi à envahir la politique. C’est ce qui ressort de l’analyse que fait M.M. des discours des deux candidats aux présidentielles. Pour Nicholas Sarkozy c’est le « tout est possible » qui prime – exactement calqué sur le discours des managers d’entreprise. Ségolène Royal, elle, parle de « mobilisation des compétences des Français » devant la concurrence étrangère…
Quant à la vie privée il y a longtemps que le discours managérial s’est insinué dans la sphère intime grâce au langage. On dit bien : Gérer son couple, maîtriser ses relations ou son réseau d’ amis, réussir sa vie – exactement comme on réussit un régime ou une mayonnaise…
Et nous marchons complètement dans la combine des stratégies de marketing, car les livres à recettes deviennent systématiquement des bestsellers : « le Bonheur, ça s’apprend » ou même : « AIMER, ça s’apprend ! »
Dans le domaine du travail on parle sans sourciller de : CAPITAL HUMAIN,
De RESSOURCES HUMAINES (comme du pétrole et du charbon),
La DRH (développement de ressources humaines ou directeur/rice de ressources humaines) est entrée dans le vocabulaire de tous les jours.
Nous voilà en train de glisser vers la CHOSIFICATION de l’HUMAIN.
Les mots agissent sur notre inconscient comme l’arsénic à petites doses, dit VICTOR KLEMPERER qui a analysé la langue du Troisième Reich. Sommes-nous donc tous manipulés à notre insu et sans en prendre conscience ?
Qui n’a pas envie de croire que l’épanouissement est possible par le travail ?
Les coachs ou autres conseillers en management l’ont bien compris. Ils savent qu’un salarié MOTIVÉ s’investit davantage dans la course aux objectifs.
Alors on fait croire aux salariés qu’ils sont les MAITRES du jeu – car autonomes – alors qu’ils ne sont que des PIONS qu’on déplace sur l’échiquier selon les besoins de l’entreprise. Si vous ne réussissez pas à remplir les objectifs de l’entreprise, votre EMPLOYABILITÉ est en jeu, vous pouvez être remplacé à tout moment, à savoir licencié. Mais là encore on adopte un langage édulcoré. Au lieu de parler de licenciements on parle de « plan social » ou même – euphémisme outrancier – d’un « plan de sauvegarde de l’emploi ».
Si vous voulez être vaccinés contre toutes ces manipulations qui vous guettent au travail, dans la vie politique comme dans la vie privée - où l’on confond de plus en plus les liens affectifs avec les relations utiles – lisez le livre de M.M. qui vous met en garde contre les nouveaux sophistes ou gourous de notre époque.