Michela MARZANO

Philosophe, professeure de philosophie à l'université Paris V Descartes, directrice de la collection LA NATURE HUMAINE aux PUF

 
 
Bibliographie sélective :
-    Le contrat de défiance, Grasset, Octobre 2010
-        Visages de la peur, PUF, mars 2009
-         Extension du domaine de la manipulation, de l'entreprise à la vie privée, Grasset, 2008
-        La mort spectacle, enquête sur l’ « horreur-réalité », Gallimard, 2007
-         Dictionnaire du corps, PUF, 2007  
-         Je consens, donc je suis... Éthique de l'autonomie, PUF, 2006
-         Malaise dans la sexualité, JC Lattès, 2006
-         Le Corps: Films X : Y jouer ou y être, entretien avec Ovidie, Autrement, 2005
-         Alice au pays du porno (avec Claude Rozier), Ramsay, 2005
-         La fidélité ou l'amour à vif, Buchet-Chastel, 2005
-         La pornographie ou l'épuisement du désir, Buchet-Chastel, 2003
-         Penser le corps, PUF, 2002

 Article  du MONDE paru dans l'édition du 03.11.10
C'est une sorte d'incantation permanente. Mais plus on y recourt, moins elle opère : responsables politiques, économistes, dirigeants d'entreprise en appellent à la confiance des citoyens, qui, en retour, sont de plus en plus méfiants à leur égard, de même qu'envers les médias, les prêtres, les juges, etc. Se profile ainsi une "société de la défiance" où la peur gagne et le soupçon se diffuse. A la confiance se substitue le contrat signé, le "tout-sécuritaire", le contrôle ou le doute systématique qui mène aux théories du complot.

En prenant plusieurs exemples-clés, la philosophe Michela Marzano  examine les causes de cette méfiance généralisée. Deux jours après la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers  Laurence Parisot , présidente du Medef, exprime son entière confiance dans la solidité des établissements bancaires français, capables "d'absorber ce choc".

La crise des prêts hypothécaires américains (subprimes) a contraint l'Etat à adopter un plan de sauvetage de plusieurs milliards d'euros. A peine rétablis, les financiers sont retournés "à la table du casino", à coup de bonus et de stock-options, sans y voir matière à scandale. "Le nombre de chômeurs explose du fait de leurs pratiques antérieures qui ont cassé la dynamique de la croissance. Mais cela ne les émeut pas, écrit Mme Marzano.
Dans de telles conditions, comment la confiance peut-elle renaître ?"

A Rome, rappelle l'auteure, le débiteur défaillant risquait la mort, tandis qu'au XVIIe siècle, notamment, la parole donnée engageait honneur et réputation ; la confiance était "un socle communautaire, un postulat nécessaire à la mise en place du lien social".

"Le gouvernement ment", proclamaient ces dernières semaines certaines des pancartes des manifestants contre la réforme des retraites. Pour rompre avec des hommes politiques jugés trop distants et trop secrets, leurs successeurs cherchent à regagner la confiance des électeurs à travers une apparente proximité ou franchise. Ce qui les amène à se prononcer sur ce qu'ils ne savent pas, à faire des promesses qu'ils ne peuvent tenir, à s'engager sur des évolutions qu'ils ne contrôlent pas.

Exemple parmi d'autres, le président Sarkozy proclame à la télévision, en janvier, que le chômage va baisser, quelques semaines avant la publication de chiffres officiels montrant qu'il augmente.

La confiance s'est peu à peu réduite à un simple produit de supermarché qu'il faudrait acquérir pour mieux se vendre soi-même, poursuit Mme Marzano. Elle s'inscrit en faux contre l'idéologie managériale qui pense que la seule confiance digne de ce nom est la confiance en soi, comme si on pouvait ne dépendre de personne.

En convoquant sans en abuser ni alourdir son propos les grands philosophes, Mme Marzano analyse la nature des liens de confiance à travers les âges. Pour conclure que sans elle, le monde social deviendrait invivable, et qu'elle est un formidable pari humain, avec ses risques qu'il vaut de prendre pour sortir d'angoisses paralysantes

Michela Marzano : "La crise a provoqué un retour à la réalité"
Josyane Savigneau   Article paru dans le Monde du 04.12.10

On parle sans cesse de confiance, de contrats de confiance. Or vous écrivez "Le Contrat de défiance" (Grasset, 320 p., 19 euros). Pourquoi ?
Dans notre société, la défiance s'est installée petit à petit. Désormais, il est extrêmement difficile d'avoir confiance en l'autre. Pourtant, on se retrouve face à de nombreux slogans sur la confiance, le contrat de confiance, le "il faut que la confiance revienne", après la crise. On ne cesse de décréter cela.
 Mais la confiance ne peut revenir qu'à long terme. Et si l'on accepte de déconstruire toute une idéologie des trente dernières années, où l'on s'est focalisé uniquement sur la confiance en soi, avec la séparation des personnes en deux catégories : les "winners", qui sont tellement sûrs d'eux, ne font pas confiance aux autres et ont raison de ne pas le faire, parce que ce serait un signe de faiblesse ; les "losers", ceux qui avaient justement la faiblesse de croire encore qu'ils devaient compter sur les autres.

La confiance en soi est-elle un obstacle à la confiance en l'autre ?

Cela dépend du sens que l'on donne à l'expression. Il faut avoir suffisamment confiance en soi pour savoir que même face à la trahison de l'autre on peut tenir. Mais si, par confiance en soi, on entend autosuffisance, une sorte d'idée selon laquelle on n'a besoin de rien ni de personne, on est dans un contrôle total de soi-même et des autres, alors c'est un obstacle en la confiance en l'autre en tant que lien.

La confiance m'intéresse, parce que c'est un concept qui permet de faire lien. Qui permet le vivre-ensemble d'un point de vue social, mais aussi la création des relations interpersonnelles, qui demandent toujours d'intégrer une forme de dépendance.

Vous parlez de la crise du crédit. Seulement au sens financier ?
Non, aussi dans le sens "faire crédit". On a beaucoup parlé de la crise du crédit d'un point de vue uniquement financier, mais derrière il y avait la crise de l'autre sens du mot "crédit", une crise de la confiance. Au moment où la crise a éclaté au grand jour, on a constaté très vite la crise du prêt interbancaire - les banques n'avaient plus confiance les unes en les autres -, qui a nécessité l'intervention de l'Etat. Donc c'était bien une crise du crédit aux deux sens du terme.
On a perçu tous les mensonges qui avaient eu cours dans les vingt dernières années. Finalement, on s'est rendu compte qu'à l'intérieur d'un système poussé jusqu'à l'absurde, avec un volontarisme qui ne prenait pas en compte la réalité et ses contraintes, il n'y avait plus rien de solide sur quoi s'appuyer. Ce qui a fait que toute la confiance de la société s'est effondrée.

Cette crise financière <http://www.lemonde.fr/sujet/e788/crise-financiere.html>  n'a-t-elle pas détruit la possibilité de confiance ? On a eu le sentiment que les banques s'étaient moquées des Etats, et que les Etats, surendettés, allaient s'attaquer à la protection sociale ?
 
La crise, entre autres choses, a provoqué un retour de la réalité. Elle a montré qu'on ne peut pas mentir tout le temps. Elle a montré qu'un certain système, avec lequel fonctionnaient les banques, ne pouvait plus tenir parce qu'il était fondé sur du "rien". C'était un château de cartes, qui, à un moment, s'est effondré. La crise a montré qu'on s'était éloigné de l'économie réelle.
 

Croyez-vous qu'il y ait une possibilité de restaurer la confiance ?
On ne peut pas raisonner sur le court terme. Car sur le court terme, il est illusoire de croire qu'on va retrouver cette confiance. En revanche sur le long terme, elle peut revenir, à condition qu'une série de mesures soient enfin prises. D'abord sur le plan politique : il faut définitivement sortir d'un discours de promesses qu'on sait ne pas pouvoir tenir, et retrouver un certain discours de vérité.
 Pendant un temps, on a beaucoup parlé de transparence, et on a vu ses limites. Par exemple avec la grippe H1N1. On a voulu informer tous les citoyens de tous les risques possibles, sur des données qu'on ne maîtrisait pas. Là encore, cela a engendré une défiance à l'égard des autorités sanitaires et du pouvoir politique.

Revenir à un discours de vérité suppose de prendre en compte les difficultés réelles. Prenons le cas de Barack Obama <http://www.lemonde.fr/sujet/d309/barack-obama.html> . Dernièrement, il a ajouté un petit "mais", à son "Yes we can". Dans l'introduction de ce "mais", il montre qu'il veut continuer à réformer le système sanitaire, le système économique, mais qu'il a pris conscience du réel. Il a introduit du réalisme et un discours de vérité à l'intérieur du discours politique. C'est un premier pas.

Enfin, à plus long terme, la question est celle de l'éducation. Déconstruire l'idéologie de la toute-puissance de la volonté, cela suppose de montrer aux enfants qu'il ne faut pas seulement essayer de maximiser son propre intérêt, mais savoir coopérer. Il faut se préoccuper du bien commun.

Certains pensent que confiance et crédulité sont synonymes...
La confiance est un concept ambigu. Si on pense que pour faire confiance, il faut que cette confiance soit absolue, totale, on se trompe et, en effet, on tombe dans une forme de crédulité. Si par confiance on entend la nécessité d'accepter le fait qu'il faut de temps en temps pouvoir compter sur les autres, on n'est pas dans la crédulité, parce qu'on prend en compte aussi la possibilité de la trahison. On fait un pari.
La confiance qui m'intéresse c'est un pari. Un saut dans une certaine forme d'inconnu. Un pari sur la possibilité de développer des relations profondes. Même si on sait qu'il y aura des difficultés, voire des trahisons.

Quel lien faites-vous entre la confiance et la foi ?
 
Il y a d'abord un lien étymologique. Et, dans la foi comme dans la confiance, il y a la dimension du saut dans l'inconnu. Mais dans la foi, la personne en qui on a confiance est Dieu, donc une entité toute-puissante et fidèle. Dans les relations humaines, cette dimension-là est absente. Personne n'est totalement fiable, heureusement. Si quelqu'un était fiable à 100 %, il serait incapable de prendre en compte la complexité de son propre désir et son évolution dans le temps.
 Donc, dans les relations humaines, on ne peut appliquer le modèle de la foi, sauf à tomber dans les dérives des mouvements sectaires, qui sont sur le modèle de la foi, mais se prêtent à l'abus de confiance et à la manipulation. L'abus de confiance est toujours possible, et presque certain à partir du moment où on est dépositaire d'une confiance totale et absolue.

Tout votre livre est sous le signe d'une phrase d'Hannah Arendt <http://www.lemonde.fr/sujet/cdbf/hannah-arendt.html>  : "La confiance n'est pas une illusion vide de sens. A long terme, c'est la seule chose qui puisse nous assurer que notre monde privé n'est pas aussi un enfer." Pourquoi ?
Hannah Arendt est un modèle pour moi depuis toujours. Tout en développant sa philosophie d'une façon très puissante, elle a accepté sa propre fragilité, on le voit à travers sa correspondance. Donc quand elle dit cela sur la confiance, elle insiste sur le fait que c'est surtout dans notre vie privée que la confiance est indispensable, sinon l'amour n'est pas possible.
Il faut prendre au sérieux le désir de l'autre, c'est sur cela que je termine mon livre, parce que c'est le plus difficile. Quand on aime quelqu'un, on a tendance, malheureusement, à vouloir en faire un objet à soi. Alors que l'amour suppose d'accepter l'autre comme différent.

On parle beaucoup du "care". Est-ce que cela a un rapport avec la confiance ?
 
Cette éthique du "care" remet la vulnérabilité de la condition humaine au centre. Elle s'oppose à une tradition d'hyperrationalisme. On redonne toute sa place à l'autre en tant qu'être fragile.
 Prendre au sérieux le désir de l'autre signifie aussi prendre soin de l'autre. De ce point de vue, cela a un rapport avec la confiance.