Que faut-il sauver des lumières ?

Jeudi 30 JUIN 2011 à 19H15 CAFÉ DE FLORE
THÈME : QUE FAUT-IL SAUVER DES LUMIÈRES ?

INVITÉ : Antoine SPIREAntoine Spire est journaliste de presse, radio et télévision et auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il a travaillé à France Culture, et anime aujourd'hui une émission de débats littéraires et de société sur TNT Île de France (TV) . Il enseigne la bioéthique à l’Université Populaire de Michel Onfray à Caen et il est notamment l'auteur de "Dieu aime-t-il les malades ? » et de plusieurs entretiens avec des philosophes comme Edgar MORIN, Jacques DERRIDA ou Boris CYRULNIK. Ses deux derniers livres publiés cette année sont Le Cancer, le malade est une personne ! et Chine, la dissidence de Francois Jullien
QUE FAUT-IL SAUVER DES LUMIÈRES ?
Il faut se rappeler que l’ESPRIT DES LUMIÈRES est à l’origine une culture du débat, de débats qui ont eu lieu dans les cafés publics, en particulier le Procope à Paris. Au 18e siècle ce sont donc les philosophes français comme Diderot, Montesquieu, Voltaire ou Rousseau – plus tard appelés les LUMIÈRES - qui ont initié cette culture du débat dans les cafés. Aujourd’hui nous rendons honneur à cette culture du débat public au Café de FLORE, lieu d’une autre révolution plus joyeuse, celle de l’existentialisme de JP Sartre et Simone de Beauvoir, en fait plutôt une révolution de pensée et de mode de vie.
Nous continuons cette tradition du débat avec nos Rencontres et Débats Autrement par lesquels nous espérons contribuer à aiguiser votre esprit critique grâce à nos invités qui en général pense le monde « autrement », ce qui est particulièrement nécessaire en temps de CRISE – Crise d’identité, Crise du Bien Commun, Crise de Travail et Crise de Sens.
Les Lumières ont ceci de fabuleux c’est que leurs idées sont sorties des livres pour transformer le monde réel. On n’en est pas là. Mais tout commence justement dans la tête, dans ce « penser par soi-même », bien sûr dans l’échange avec les autres, mais toujours avec un débat argumenté. C’est cette remise en question du monde tel qu’il va qu’ont pratiqué les Lumières, c’est pourquoi on les appelle des « esprits éclairés », c’est cela que les Anglais appellent «ENLIGHTMENT» et les Français les LUMIÈRES. Les Lumières c’était Hume et Locke en Angleterre, Kant en Allemagne, c’était un esprit européen qui voulait en finir avec les guerres européennes et instaurer la PAIX entre les peuples - des peuples éclairés par l’ÉDUCATION. C’est pour cela que DIDEROT - avec l’aide d’autres savants et intellectuels qu’on a appelé les encyclopédistes - a entrepris d’écrire cette œuvre monumentale : l’ENCYCLOPÉDIE. C’était WIKIPEDIA de l’époque ! Les Lumières croyaient à l’éducation du peuple et à un progrès par l’éducation.
Il est vrai que cette idée du progrès a été très malmenée par les génocides du 20e siècle, génocides perpétrés malgré la DÉMOCRATIE et malgré les droits de l’homme inscrits dans nos constitutions. L’homme est peut-être PERFECTIBLE -pour parler avec Rousseau - mais il est aussi MANIPULABLE. Désigner un bouc émissaire a servi les despotes et les populistes de toutes les époques.
Kant a répondu aux adversaires des Lumières – et ils étaient nombreux - que les peuples européens n’étaient qu’« en voie d’éclairement», une voie difficile qui manifestement n’est jamais finie et qui n’est pas à l’abri de remises en cause et de retours en arrière. Les Lumières avaient beau plaider pour l’ÉGALITÉ de tous les êtres humains, cela n’a pas empêché qu’on a coupé la tête à Olympe de Gouges qui a proclamé l’égalité des citoyennes, et ceci en dépit des idées progressistes de Condorcet, grand défenseur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Il fallait attendre 1944 pour que les femmes obtiennent enfin le DROIT DE VOTE concédé par le général de Gaulle. Quant aux esclaves on ne les a libérés qu’en 1848 un demi-siècle après la Révolution française - et ceci probablement davantage à cause de la révolution industrielle qu’en raison d’une subite prise de conscience de la dignité de l’homme. Les machines sont venues remplacer la force de travail des hommes-esclaves, voilà tout.
QUE FAUT-IL DONC SAUVER DES LUMIÈRES AUJOURD’HUI ?
Justement cette égalité de tous les êtres humains devant la LOI sur la base de l’Esprit des lois de MONTESQUIEU, et aussi sur la base du concept de l’UNIVERSALITÉ de l’humain. Cet universalisme des Lumières s’oppose au relativisme à la mode par lequel on excuse des pratiques odieuses comme l’excision ou la lapidation des femmes sous prétexte qu’il faut respecter les traditions et les croyances religieuses de certains peuples. Les LUMIÈRES se sont justement élevés contre toute CROYANCE, que ce soit en Dieu ou la royauté. Ils ont proclamé que tout être humain est doué de RAISON. Qu’il se serve donc de cette raison pour penser et conquérir son autonomie. Ils ont misé sur l’émancipation de l’homme. Ce sont les LUMIÈRES qui, pour la première fois dans l’histoire, ont mis le BIEN-ÊTRE des hommes au centre de leur philosophie, le bien-être sur terre et non au paradis comme promis par les religions. « Le bon gouvernement est celui qui se soucie du bien-être de tous » ont-ils proclamé. Surtout ils ont refusé toute autorité imposée. L’homme est considéré comme majeur, capable de décider et choisir seul ce qui lui convient. Pour que cette idée de l’homme ÉMANCIPÉ et AUTONOME s’applique aux femmes il fallait encore attendre mai 68, et encore elle est remise en question aujourd’hui par les fondamentalistes religieux qui mettent la femme sous la tutelle du père, du frère et du mari qui ont droit de vie et de mort sur elle. Pour les Lumières ce n’est plus l’autorité enracinée dans le PASSÉ – la tradition, la religion – qui doit orienter la vie des hommes, mais leur projet d’avenir. On croit entendre Sartre argumentant contre Freud : c’est mon projet de vie qui compte et non mon passé ! (voir : ?)
QUE FAUT-IL SAUVER DES LUMIÈRES ? l’Égalité, l’Universalité et la Laïcité, bien sûr. Ce sont les Lumières qui ont sorti la religion de l’Etat - tout en prônant la tolérance par rapport aux croyances individuelles. L’école devait être soustraite au pouvoir de l’église et devenir gratuite et obligatoire.
Pour se libérer des tutelles oppressantes les Lumières font l’éloge de la connaissance. Comment autrement développer un esprit critique qui récuse la croyance pour juger par lui-même ? Comment autrement entrer en dialogue argumenté avec ses pairs, développer cet esprit du débat, où la meilleure idée est censée trouver l’approbation de tous pour élaborer une OPINION PUBLIQUE qui, elle, peut faire pression sur la politique qui est l’affaire de tous.
C’est ce débat citoyen qui nous motive d’ailleurs pour organiser nos Rencontres et Débats Autrement.
Puis il y a encore une autre idée qu’à mon avis il faut sauver des LUMIÈRES, c’est l’idée d’Engagement. Voltaire a dû s’exiler pour ses idées, Condorcet a dû écrire dans sa cachette et a fini par être rattrapé par la Terreur. C’étaient des hommes engagés. Que valent les belles idées si elles restent lettre morte ? L’esprit des Lumières a au moins trouvé ses applications et est à la base de notre identité présente.
Je suis donc très heureuse d’avoir l’occasion par ce débat de rendre hommage aux LUMIÈRES et je remercie ANTOINE SPIRE d’avoir accepté d’éclairer à sa manière ce vaste sujet et de débattre avec nous.