L'Appel des appels

Vendredi 8 Janvier 2010

à la Mairie 2è 

Contre la casse des métiers, émergence de nouvelles formes d’association ?

Invité: ROLAND GORI

Roland Gori est psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille 1 et depuis 2008 initiateur de l’Appel des Appels dont il retracera l’histoire et le projet. Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont je ne citerai que les derniers :

« EXILÉS DE L’INTIME. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique», éditions DENOËL, 2008.
«EMPIRE DES COACHS. Une nouvelle forme de contrôle social », Paris, Albin Michel, 2006.
«LA SANTÉ TOTALITAIRE. Essai sur la médicalisation de l’existence ». éditions Denoël, 2005 (Ouvrage proche de la pensée de Foucault)
«LOGIQUE DES PASSIONS», Paris, Denoël, 2002, Flammarion-Poche, 2006.
«LA PREUVE PAR LA PAROLE», Hoffmann Ch., 2001

Et le dernier en date est celui qu’il a co-dirigé avec Christian Laval et Barbara Cassin et pour lequel il est ici ce soir :  « L’APPEL DES APPELS. POUR UNE INSURRECTION DES CONSCIENCES »

Aux RENCONTRES ET DEBATS AUTREMENT nous sommes fiers d’avoir reçu trois des co-auteurs de ce livre essentiel : Bernard STIEGLER, Christian LAVAL et Roland GORI qui était notre invité à deux reprises, la dernière fois sur le thème POUQUOI LA HAINE DE LA PSYCHANALYSE ? et la première fois pour débattre d’une pièce de théâtre sur le d’après Roger-Pol DROIT avec la scénariste et actrice ISABELLE MESTRE ici présente.

Ce sont précisément les nouvelles méthodes de management à l’américaine et le formatage de l’individu au consentement et à la servitude volontaire contre lesquelles s’insurgent les signataires de L’APPEL DES APPELS. Un formatage qui prend des formes multiples.

Ainsi BERNARD STIEGLER, philosophe et co-auteur du livre, fustige les medias audiovisuels et leur captation de l’attention conforme aux besoins du marketing pour transformer les citoyens en consommateurs pulsionnels.

Pour le sociologue CHRISTIAN LAVAL que nous avons invité au ciné-débat autour du film La MISE A MORT DU TRAVAIL, c’est le nouveau modèle de l’HOMME ÉCONOMIQUE qui est le fond du problème. Il a écrit un opus magnum sur ce nouveau homo oeconomicus auquel on veut réduire l’humain. Et ça commence à l’école avec les nouveaux paradigmes de l’EMPLOYABILITÉ auxquels doivent se conformer les professeurs et les élèves. Sa contribution dans le livre porte sur ces nouveaux savoirs utiles qu’on inculque aux élèves dès l’école.

Quant à la philosophe et philologue BARBARA CASSIN son cheval de bataille à elle est le décryptage de la NOV’LANGUE qui s’insinue dans notre conscience et inconscient, p.ex. quand nous parlons de « ressources humaines » comme du pétrole ou du « capital humain » dans les entreprises, comme si nous étions rien de plus qu’un facteur de production quantifiable.

C’est contre cette CHOSIFICATION de l’homme et sa réduction au CHIFFRE au nom de la performance et de la rentabilité que s’élèvent L’APPEL DES APPELS et ses signataires. 

En réduisant l’humain au quantifiable, nous liquidons en fin de compte le SENS de toutes nos activités, y compris le sens du travail. Car produire une publicité pour Coca Cola, Citroën ou le dernier portable à la mode ne donne pas vraiment un sens à notre existence, au-delà du job ou du gagne-pain que cela représente. 

En plus, pour garder notre emploi, nous devons jouer les coudes et si possible éliminer un concurrent au nom de la rentabilité. Nous contribuons donc nous-mêmes à établir les NORMES de plus en plus performantes, car nous sommes soumis à une ÉVALUATION permanente, que ce soit dans le secteur privé ou le secteur public, dans la recherche, l‘éducation, la justice ou la culture. Selon la nouvelle loi un chercheur doit aujourd’hui remplir des fiches avec le nombre de ses publications, et c’est la quantité de ses publications et le prestige des revues - de préférence anglo-saxonnes - qui détermine sa classification, quel que soit le fond de ses articles ou leur impact sur l’avancement de la recherche.

Pour ce qui est de la CULTURE elle est rabaissée au rang du divertissement. IL FAUT SURTOUT NE PLUS PENSER. L'individu n'est qu'un consommateur de jouissance sur le marché.

En septembre dernier nous avons reçu VALÉRIE CHAROLLES, philosophe et haut fonctionnaire à la COUR DES COMPTES. Elle a parlé de son dernier livre : ET SI LES CHIFFRES NE DISAIENT PAS TOUTE LA VÉRITÉ ? où elle remet en question la sacro-sainte vérité des chiffres incapables de rendre compte de la complexité des phénomènes. Exemple: Les chiffres du PIB ne tiennent pas compte du travail bénévole et gratuit, alors que l’économie ne pourrait même pas fonctionner sans ce travail gratuit comme le travail ménager ou l’éducation des enfants en bas âge.

Il y a quelque chose d’inhumain dans les chiffres. Si un médecin applique un traitement à son patient selon la stricte ratio coût et temps, il finira par recommander l’amputation de la jambe plutôt que d’essayer de la sauver. Et s’il traite un malade psychique uniquement avec des pilules et du Prozac il n’ira pas au fond du problème qui provient peut-être de l’environnement du patient et non de ses gènes. Mais la médicalisation au nom du tout génétique simplifie bien sûr la GESTION des malades. L’objectif c’est de produire un individu qui "fonctionne".

Un autre de nos invités, VINCENT DE GAULEJAC, montre dans « LA SOCIÉTÉ MALADE DE LA GESTION » à quel point le paradigme de la gestion envahit tous les secteurs de la vie, y compris l’individu lui-même selon l’injonction néo-libérale : « Devenez l’entrepreneur de vous-mêmes ! »

La conséquence de ce dogme est non seulement le STRESS mais aussi LA SERVITUDE VOLONTAIRE, puisque vous êtes supposé être seul responsable de ce qui vous arrive, sans tenir compte des conditions extérieures.

Le plus paradoxal est encore le fait que l'idéal de l'homo oeconomicus ne soit pas du tout économiquement rentable. Selon la loi de la concurrence de tous contre tous, on passe bien plus de temps avec les bagarres internes qu’avec la réalisation du but recherché. Aussi les chercheurs passent maintenant plus de temps à remplir leurs fiches d’évaluation qu’à faire des recherches.

Et c’est contre cette absurdité que Roland Gori appelle à l’INSERVITUDE VOLONTAIRE contre les normes du TOUT ÉCONOMIQUE. Il ne faudrait pas que nous nous laissions calibrer comme les tomates sur le marché. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas une donnée NATURELLE, mais il est construit par et pour les hommes. Nous sommes ici pour nous ré approprier cette responsabilité de la pensée et de l’action.