L société malade de la gestion

CAFÉ DU PONT NEUF, 1er JUILLET 2009 

LA SOCIÉTÉ MALADE DE LA GESTION
 
INVITÉ : VINCENT DE GAULEJAC,
 
VDG est sociologue, professeur à Paris VII-Diderot et auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont les plus récents sont « QUI EST JE ? » (Seuil, 2009), « LA SOCIÉTÉ MALADE DE LA GESTION » paru en livre de poche au Seuil (8,50 E) , « INTERVENIR PAR LE RÉCIT DE VIE » (sous sa direction), « LA LUTTTE DES PLACES », « LE COÛT DE L’EXCELLENCE », ou « LES SOURCES DE LA HONTE ».
 
En tant que sociologue VDG est un des principaux représentants français de la sociologie clinique qui se penche sur les singularités des parcours individuels à partir des récits de vie. Il est directeur du LABORATOIRE DE CHANGEMENT SOCIAL depuis 1981, un laboratoire fondé par Max Pagès dès 1970 à l’université Paris IX-Dauphine. Seulement Dauphine est devenue une université sélective principalement consacrée à la GESTION qui fournit les cadres et conseillers d’entreprises dans un esprit d’excellence, adaptés aux besoins des entreprises.
Après sa nomination comme professeur à l'Université Paris VII Denis-Diderot en 1989, VDG y recrée un Laboratoire de Changement Social pour mieux éclairer les liens entre l’histoire individuelle et collective. Il organise un séminaire sur le thème : "Histoire de Vie et Choix Théoriques". Parmi les intervenants à ce séminaire il y a des personnalités aussi prestigieuses que Georges Balandier, Pierre Bourdieu, Robert Castel, Françoise Héritier, Michelle Perrot, Alain Touraine ou Edgar Morin.
 
 
Dans nos RENCONTRES ET DEBATS AUTREMENT nous avons compris que le TRAVAIL et le MANAGEMENT sont des sujets qui suscitent un intérêt primordial parce qu’ils concernent tout le monde, les salariés comme les chômeurs, tous stressés par la peur soit de perdre leur emploi soit par la nécessité d’en retrouver. Pour en débattre nous avons reçu deux psychanalystes, un cinéaste, une sociologue, une philosophe et deux ex-cadres d’entreprise devenus auteurs de livres assez sarcastiques sur leur expérience vécue, dans l’entreprise privée ou publique, comme Corinne Mayer dans « BONJOUR PARESSE » ou Antoine Darima avec son « GUIDE PRATIQUE POUR RÉUSSIR SA CARRIÈRE EN ENTREPRISE, avec tout le mépris et la cruauté que cette tâche requiert » (ZONE, 2008).
Est venu aussi le psychanalyste CHRISTOPHE DEJOURS, professeur au CNAM et auteur de « SOUFFRANCE EN FRANCE. La Banalisation de l’Injustice Sociale » devenu un bestseller dès sa sortie en 1998. Puis nous avons débattu avec le cinéaste Jean Michel CARRÉ après la projection de son film « J’AI TRÈS MAL AU TRAVAIL » où l’on voit non seulement la souffrance au travail, mais aussi la SUBLIMATION de l’objet travail, la fierté d’appartenir à une grande entreprise, comme c’est le cas de cette cadre supérieure de DASSAULT-Aviation qui pourtant fabrique des avions de guerre, ou de cette ex-ouvrière chez Moulinex fière d’avoir fabriqué des cafetières de la marque MOULINEX.
Nous avons aussi reçu la psychanalyste Marie France HIRIGOYEN, auteure de deux livres sur le harcèlement moral et d’un nouvel article de loi sur le harcèlement inclus dans le CODE DU TRAVAIL et dans CODE PÉNAL (en 2001). Avec la sociologue DANIÈLE LINHART qui a d’ailleurs travaillé avec Vincent de Gaulejac, nous avons traité de la question fondamentale : « Pourquoi travaillons-nous ?»  Puis nous avons reçu la jeune philosophe MICHELA MARZANO à la sortie de son excellent livre « L’EXTENSION DE LA MANIPULATION. De l’entreprise à la vie privée » (octobre dernier). Comme il est rare que les philosophes s’emparent d’un sujet aussi contemporain que le MANAGEMENT, nous avons été ravis de pouvoir aborder le sujet philosophiquement.
(Pour tous les auteurs cités voir dans la rubrique invités/thèmes traités)
Ce qui nous importe dans ces DÉBATS c’est la réflexion à partir de la réalité et l’analyse du changement social dont les raisons souvent nous échappent. Et pourquoi ? Parce que ces changements s’opèrent presque à notre insu et de façon masquée. Tout commence par des MOTS qui s’insinuent par petites doses, telles ces expressions que nous employons tous les jours sans réfléchir, des termes comme « ressources humaines » comme s’il s’agissait de pétrole ou de charbon et non d’êtres humains, ou le terme « capital humain » qu’il s’agit de faire « fructifier », comme si nous étions des choses à gérer. D’ailleurs on nous demande de gérer notre moi. La « gestion de soi » devient un must. Si vous n’arrivez pas à vous gérer au mieux des objectifs de l’entreprise auxquels bien sûr vous adhérez LIBREMENT, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous-mêmes. Votre EMPLOYABILITÉ est en cause. D’où les dépressions, le burn-out des cadres, voir les suicides. Le sociologue Alain EHRENBERG dans son livre culte a parlé de « LA FATIGUE D’ÊTRE SOI ».
Le pouvoir managérial s’exerce en masquant la réalité. On a recours à des euphémismes de plus en plus sophistiqués: Au lieu de dire licenciements on nous parle de plan social ou encore mieux de P.S.E. (plan de sauvegarde de l’emploi). Tout est enjolivé, édulcoré, positivé. Le philosophe allemand Jürgen HABERMAS parle de « DISTORSION COMMUNICATIONNELLE ».
VDG lui parle d’« idéologie managériale » qui manipule notre imaginaire, car on vous promet l’épanouissement personnel au sein de l’entreprise, à condition bien sûr que vous remplissiez ses exigences : faire TOUJOURS PLUS AVEC MOINS. L’objectif c’est l’excellence, le zéro défaut. On flatte votre narcissisme, on s’adresse à votre IDÉAL DE MOI. On voudrait que vous vous investissiez « CORPS ET ÂME » dans les objectifs à atteindre. Mais une fois que vous avez atteint l’excellence elle devient la norme, et la barre est placée de plus en plus haut. C’est une course sans fin au nom de la rentabilité et de la compétitivité de l’entreprise dans un monde globalisé. En fait il s’agit d’une lutte généralisée de tous contre tous pour former soit des élites, soit des exclus. Exit la solidarité.
 
Il y a pourtant une ÉTHIQUE DE L’ENTREPRISE. Elle consiste à promouvoir l’individu voire l’individualisme, la liberté, l’émulation, l’avancement au mérite, etc. On nous demande des efforts ou des sacrifices au nom de l’Innovation et du Progrès là où en fait ne règne que la stricte loi de rentabilité. On l’a bien vu avec cette entreprise modèle ENRON qui affichait une image d’entreprise propre, écologique, vouée au développement durable. Tout cela n’était que poudre aux yeux pour les salariés comme pour les clients. Ce n’est qu’avec la faillite d’ENRON que le scandale de corruption de ses dirigeants et managers a éclaté.
Ce qui est grave c’est que « l’épidémie de la gestion » avec sa logique du « tout calculable » est en train de contaminer non seulement l’entreprise privée mais aussi la vie privée, la politique et maintenant même les services publiques : la santé, la recherche, l’université, l’Etat. Partout on cherche le retour sur investissement. D’où la résistance des chercheurs, des étudiants et des professeurs, des infirmières et des médecins, contre des lois d’évaluation et de management qui veut les transformer en simples gestionnaires (d’eux-mêmes ou de l’entreprise).
Une question pour le directeur du Laboratoire du changement social :
En tant que chercheur observant la dégradation des conditions de travail et l’augmentation du « stress » depuis plus de trente ans, quel est votre diagnostic de la situation actuelle et votre pronostic pour l’avenir ?