Prendre soin des générations futures

UNESCO, Vendredi 16 novembre 2012

RENCONTRE-DÉBAT avec le philosophe Miguel BENASAYAG dans le cadre de la JOURNÉE DE PHILOSOPHIE 2012 à l’UNESCO

THÈME: Pourquoi et comment PRENDRE SOIN DES GÉNÉRATIONS FUTURES ?

Bienvenus à cette rencontre-débat à l’UNESCO avec le philosophe Miguel Benasayag qui pose la question de notre responsabilité face aux générations futures. Miguel Benasayag est un homme qui représente la transdisciplinarité : il n’est pas seulement philosophe, mais aussi psychanalyste, pédopsychiatre et biologiste, et ce qui est de première importance pour la question que nous posons - il est père d’une petite fille d’un an. La génération future le concerne donc à triple titre, en tant que philosophe, citoyen et père.

Miguel Benasayag est un philosophe très peu académique, car ce qui lui importe c’est de lier la pratique à la théorie. Son parcours peu ordinaire y est certainement pour beaucoup. Il est franco-argentin et dans sa prime jeunesse il a passé 4 ans et demi dans les geôles de la dictature militaire argentine, celle des années 7. Impliqué dans la lutte armée des « guévaristes » contre la dictature, il est arrêté, abominablement torturé, et c’est par miracle qu’il échappe à la mort. Depuis l’engagement est devenu pour lui une nécessité qui a imprégné toute sa vie. Une carrière d’enseignant universitaire ne l’a jamais intéressée. Pour lui la philosophie se met en pratique, elle est liée à notre rapport au monde et à la question : où va ce monde que nous habitons ? Il est devenu le pivot du collectif MALGRÉ TOUT qui s’occupe de tous les marginaux, les sans papiers, les suicidaires, les SDF…

Engagement sur le terrain sur le terrain donc et parallèlement il écrit une trentaine de livres dont je ne cite que quelques titres significatifs comme RÉSISTER C’EST CRÉER, ELOGE DU CONFLIT, la FRAGILITÉ, le MYTHE DE L’INDIVIDU, ENGAGEMENT DANS UNE ÉPOQUE OBSCURE , ORGANISMES ET ARTEFACTS, ou le dernier en date FABRIQUER LE VIVANT.

Son terrain favori pour pratiquer la philosophie « in situ » sont les Universités Populaires des banlieues ou les favelas du Brésil. Pendant des années, en compagnie de la journaliste Florence AUBENAS, il a accompagné les femmes de la « CITÉ des 2000 » à Aubervilliers, il a créé des Universités Populaires à Ris Orangis, Paris ou Reims. A Turin en Italie il anime un mouvement de coopérative, et à Buenos Aires, sa ville natale, il dirige un séminaire de biologie. Car en plus de philosophe il est aussi médecin et chercheur biologiste.

Comment PRENDRE SOIN DES GÉNÉRATIONS FUTURES ? A priori par l’éducation et la transmission. Mais comment éduque-t-on dans un monde où le futur est devenu menace ?
Car nous sommes en pleine crise non seulement économique et sociale, mais civilisationnelle qui touche les fondements de notre culture héritée des Lumières, une crise plus grave que celle du pétrole ou celle de 1929.
Cette crise touche non seulement l’école, mais aussi la famille, c’est une crise de rupture du lien social.
Les Lumières voyaient l’éducation comme un rempart contre la barbarie. Mais nous constatons que ce n’est plus vrai. L’éducation n’est plus une promesse pour l’avenir mais l’avenir est devenu une menace. Si nous transmettons à nos enfants l’idée d’un avenir incertain et redoutable - demain sera pire qu'hier – c’est que nous avons échoué à prendre soin du futur.
Pour parer à cette menace, nous leur transmettons l’idée et la pratique d’un individualisme forcené et le concept étriqué de l’utilitarisme. Dans une société du du « chacun pour soi » et du « toujours plus », où l’argent semble être la seule aune des valeurs, le lien social s’effrite. Comment re-tisser du lien social dans une telle société ? Comment sortir du « court-termisme », de l’urgence et de l’immédiateté, alors que nous devrions penser la longue durée. Est-ce possible de re-tisser du lien social à la va-vite ? A ces questions Miguel Benasayag cherche à répondre par la pratique et son implication dans les marges de la société.

Voici une brève présentation du sujet par Miguel Benasayag :
”Depuis des décennies la macroéconomie et les technologies de l’information nous font vivre dans une temporalité ancrée dans le présent. L’immédiateté, la simultanéité, la rapidité des échanges masquent la longue durée dans le temps et empêchent la projection dans le futur. La rupture des liens sociaux que nous constatons dans l’individualisme forcené du “sauve-qui-peut” casse aussi les liens entre les générations. Penser à l’avenir est devenu une abstraction rare, sauf dans les cas où nous l’évoquons comme une menace. Notre tâche réside dans la construction d’une véritable pensée de l’avenir fondée sur le retissage des liens.”